Depuis le dix-huitième siècle, la pensée occidentale s'est trouvée confrontée à un choix contradictoire entre deux façons de raisonner, deux positions, deux écoles différentes. La première préconise de libérer l'esprit humain du carcan mental dans lequel il s'est lui-même emprisonné, dans l'espoir de parvenir aux valeurs intrinsèques de l'ordre, aux fins dernières, au but ultime de la vie. C'est le côté critique des Lumières : la raison consacrée à la libération, à la transcendance...

Theodor Adorno et Max Horkheimer avaient bien compris que l'opposition à la nature fonde l'impérialisme et ses avatars (extrait de "La dialectique de la raison")

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"Depuis le dix-huitième siècle, la pensée occidentale s'est trouvée confrontée à un choix contradictoire entre deux façons de raisonner, deux positions, deux écoles différentes. La première préconise de libérer l'esprit humain du carcan mental dans lequel il s'est lui-même emprisonné, dans l'espoir de parvenir aux valeurs intrinsèques de l'ordre, aux fins dernières, au but ultime de la vie. C'est le côté critique des Lumières : la raison consacrée à la libération, à la transcendance. Sur le rivage opposé de cette dialectique, on trouve la deuxième école, qui propose une domination de la nature. Cette dernière position, devenue la branche la plus active de l'héritage des Lumières, présuppose une désacralisation du monde, une réduction quantitative et mécaniste de l'univers en une masse informe d'objets hétéroclites. La raison devient un simple instrument au service des moyens et non des fins. Cette façon de voir conduit à l'aliénation spirituelle de l'homme, à sa coupure d'avec la nature, puis à l'industrialisation et à la mercantilisation du monde vivant. Toute l'histoire de la science ainsi que toutes les autres dimensions de la vie intellectuelle depuis le dix-huitième siècle sont empreintes de cette dialectique"

"Aujourd'hui, au moment où l'Utopie de Bacon, la "domination de la nature dans la pratique", est réalisée à une échelle tellurique, l'essence de la contrainte qu'il attribuait à la nature non dominée apparaît clairement. C'était la domination elle-même. Et le savoir, dans lequel Bacon voyait la "supériorité de l'homme", peut désormais entreprendre de la détruire. Mais en regard d'une telle possibilité, la Raison, au service du présent, devient une imposture totale pour les masses" car "Toute tentative ayant pour but de briser la contrainte exercée par la nature en brisant cette nature n'aboutit qu'à une soumission plus grande au joug de celle-ci"
"La dialectique de la raison" (page 54 de l'édition Gallimard 1974).

La contre-culture est naturellement celle du mouvement alternatif - ou nouvelle gauche - qui a parcouru le monde dans les années soixante et soixante-dix. Elle est la culture (l'ensemble des références) exactement contraire à la culture dominante. Cette dernière, qui est plus précisément la culture spécifique de la domination, est mécaniste, productiviste et purement impérialiste. C'est une culture de conquête, une culture de guerre, la culture du chaos et de la mise à mort de la biosphère. Elle se définit elle-même comme anti-nature, ce qui dit tout. Sur l'autre rive, la culture alternative est holistique, comme le vivant, comme toute chose. Elle ouvre à la compréhension des complémentarités et des interdépendances. Elle est la culture des interrelations, du sens des interrelations, quand la culture dominante les minimise ou les instrumentalise pour réduire au maximum l'intelligence collective et la démocratie. C'est celle que j'appelle aussi culture écologiste et conviviale car la prise de conscience et l'alerte écologistes sont fondatrices de la plupart des courants de ce mouvement (provo, beatnik, hippie, féministe, régionaliste, écologiste bien sûr, etc.). La culture alternative a été baptisée contre-culture (Theodore Roszak 1969), mais, à la différence de la culture dominante, elle n'est pas une culture d'opposition, une culture anti, une culture qui part de ce à quoi elle s'oppose. Elle est la culture première de l'humanité, celle qui est développée par le vivant (par la nature), sans rupture d'aucune sorte - comme Darwin lui-même le concevait. Elle est la culture de la bonne intelligence et de la paix.

Quand nous avons lancé le mouvement écologiste en France - bien après les courants de même sensibilité aux Pays-Bas et en Amérique du Nord -, nous n'avions pas lu Adorno et Horkheimer. Nous n'avions pas lu Marcuse non plus. Ni beaucoup d'autres auxquels les fantaisistes de l'exégèse attribuent la paternité de la nouvelle gauche alternative. Notre engagement venait du plus profond. Il venait du choc et de la révolte devant les destructions perpétrées par le grand capitalisme dont nous ne savions pas encore qu'il était lancé dans une nouvelle conquête mondiale (la mondialisation ou globalisation). Quant à la voie philosophico-politique que nous  proposions en même temps que nous la découvrions, elle n'était dictée par aucun gourou. Elle était simplement inspirée par notre être ouvert sur le monde, par notre sensibilité en interraction avec les autres vivants et l'ensemble qu'ils constituent. Elle était inspirée par la compréhension et le sens des interrelations. Ce que chacun peut ressentir et comprendre s'il n'est pas bouché à l'émeri par une idéologie totalitaire ou un appétit de puissance.

Depuis une quarantaine d'années, en réaction à l'émergence des années soixante, la propagande nous abreuve de culture impérialiste (croissance, compétition, performance, productivité, mépris des autres hommes et des autres êtres, ignorance des interrelations et des ensembles, des écosystèmes, instrumentalisations multiples, réification, etc.) avec encore plus de force qu'auparavant, au point que beaucoup en sont complètement désorientés. D'autant que l'étiquette "écologie" a été récupérée par le système dominant et est souvent utilisée dans un cadre impérialiste. Et, parallèlement, la censure - surtout en France - est complète sur la contre-culture, le mouvement alternatif et leur histoire.