FOURNIER précurseur de l'écologie
Pierre Fournier était un pote. Il l'avait dit lui-même : "mes potes de la Semaine de la Terre" ("On me paye pour que je m'exprime, alors je m'exprime", Charlie Hebdo n°26, 17 mai 1971). En effet, nous étions très proches. Il avait perçu la menace prodigieuse de la montée en puissance d'une force destructrice qu'il fallait stopper sans délai, car c'est toute la vie qui était en péril, en détail et à l'échelle de la biosphère. Il était devenu un lanceur de l'alerte écologiste. Le plus en vue de tous.

FOURNIER précurseur de l'écologie
par Patrick Gominet et Danielle Fournier, édit. Les Cahiers dessinés 2011
livre bellement illustré par des dessins de Pierre et des photos d'une époque remarquable
Cette publication, qui comprend des articles et des lettres écrits à l'époque de la floraison de la nouvelle gauche en France, est une contribution majeure au rétablissement de la vérité sur l'esprit et la culture du mouvement alternatif des années soixante et soixante-dix.
Les campagnes de l'hystérie anti-nature totalitaire de la Chine de Mao (sans doute le premier choc, pour moi, au tout début des années soixante), les meurtres de masse d'animaux en Afrique et en Asie, les désertifications résultant de "mises en valeur des terres agricoles" idiotes du temps de "la révolution verte" (je connaissais particulièrement l'exemple de Madagascar), le génocide des indiens de l'Amazonie et d'ailleurs, tant d'autres atrocités destructrices de la bulle de vie terrestre, qui venaient s'ajouter au massacre historique des Amérindiens, des populations animales et des écosystèmes du Nord au Sud du continent... Assez ! C'était assez de cauchemars que nous ressentions comme autant d'atteintes personnelles. Comme Pierre Fournier l'a exprimé, nous avons commencé à ne vivre que pour hurler « arrêtez la merde » !
Pierre Fournier était un pote. Il l'avait dit lui-même : "mes potes de la Semaine de la Terre" ("On me paye pour que je m'exprime, alors je m'exprime", Charlie Hebdo n°26, 17 mai 1971). En effet, nous étions très proches. Il avait perçu la menace prodigieuse de la montée en puissance d'une force destructrice qu'il fallait stopper sans délai, car c'est toute la vie qui était en péril, en détail et à l'échelle de la biosphère. Il était devenu un lanceur de l'alerte écologiste. Le plus en vue de tous.
D'autres hypersensibles nous avaient précédé. Des chercheurs et des révoltés comme Piotr Kropotkine et Rachel Carson, des mouvements aussi, comme Provo, le courant Situationniste, les mouvements Beatnik, Hippie, Kabouter, le Mai 68 libertaire avec des frémissements écologistes (contre la société de consommation), le mouvement communautaire, la nouvelle gauche américaine de Murray Bookchin, le courant des technologies douces, Maisons Paysannes de France, etc.
Bien sûr, nous ignorions que la libéralisation de la spéculation à l'échelle mondiale était préparée, planifiée pour très bientôt (grand lancement avec l'abandon de la parité des monnaies par les USA - "dollar flottant" - en 1971 !). Nous n'avions aucune idée de la financiarisation prochaine et de la dictature des banques sur les peuples, par conséquent de l'explosion des destructions boostées par l'argent des bulles financières. Nous ne pouvions pas savoir que la conquête capitaliste ultime était lancée :
- acculturation et reconditionnement par la culture impérialiste avec le Congrès pour la Liberté de la Culture,
- refoulement de l'empathie et dissociation des solidarités,
- destruction de l'autonomie des personnes et des communautés,
- captation des sources de revenus non salariées (et pression internationale sur les salaires),
- anéantissement de la maîtrise du présent et du devenir,
- appropriation et pillage de tous les biens communs de la biosphère,
- donc déconstruction des cultures humaines et de l'ensemble vivant, en faisant courir les peuples derrière la carotte de l'American Way of Life.
Mécanisation à outrance, luxe et confort mou, paresse et laisser aller général, vitesse et temps perdu alternés, tout électrique-tout nucléaire-tout dépendant, télévision et gadgets jusque dans les chambres à coucher, obsolescence et gaspillage énergétique plein pot, crédit, crédit, vie à crédit et endettement grand écran... Mais les frémissements de ce cataclysme nous avaient alertés. Nous le sentions venir. Pierre Fournier dénonçait la technostructure qu'il "soupçonne d'oeuvrer sournoisement à la mise en place d'un « totalitarisme », d'un nouveau « fascisme »", Fournier précurseur de l'écologie, page 92. Les horreurs déjà commises nous suffisaient à comprendre l'urgence d'un changement de civilisation. Il s'agissait de révolution.
"Contre l'instinct de destruction, de possession, de domination et de mort", Pierre Fournier reconnaissait la "révolte de l'instinct vital (…) un soulèvement, encore confus mais universel, du vivant contre ce qui le nie et le détruit", Fournier précurseur de l'écologie, page 165.
"Ce n'est pas tellement la société oppressive que je conteste, mais d'abord ce au nom de quoi elle opprime, ce qui la fonde, la conforte et la justifie, la civilisation mécanique, et les bases théologiques de cette civilisation", dans "Un voyage à Paris", Hebdo Hara-Kiri n°72, 15 juin 1970, Fournier précurseur de l'écologie, page 48.
"A droite comme à gauche, la Machine est taboue, parce que la Machine procure le Fric qui procure le Pouvoir et que le pouvoir ou on l'a ou on veut l'avoir (…) J'emmerde toutes les formes de Pouvoir et de prise de Pouvoir", "Beau et chaud avec risques de précipitation. Mea culpa pour finir", Hebdo Hara-Kiri n°78, 27 juillet 1970 - Fournier précurseur de l'écologie, page 118.
Comme nous, Pierre avait compris l'insuffisance des expressions de défense et de protection de la vie existantes : "Et puisque la catastrophe sera générale, la solution devra être proportionnée. Voilà pourquoi il rejette la « protection de la nature » et la « défense de l'environnement » dont il pressent qu'ils vont devenir des thèmes à la mode, sans pour autant parvenir à transformer le rapport de l'homme à son milieu", Fournier précurseur de l'écologie, page 92.
Nous appartenions à une même évolution qui, sous la pression de la menace globale, faisait naître les mêmes réflexions, les mêmes orientations, chez tous les éveillés. "La révolution écologique doit-elle se désintéresser du pouvoir ? Trois fois oui, répond Fournier. Il ne s'agit pas de prendre le pouvoir, mais de le « laisser ». Fournier prône le « désengagement » : participer, c'est encore être complice. La révolution écologique, communautaire, ruraliste, non-violente, doit se faire hors de la politique, qui vise par essence à l'accommodement", Fournier précurseur de l'écologie, page 134. Nous étions d'accord sur l'essentiel sans nous connaître. Et, à l'époque, nous étions nombreux sur cette ligne politique – du politique. Chez les écologistes et leurs commensaux du mouvement alternatif, le souci de la démocratie, d'une vraie démocratie, était constant. C'était comme une pulsion. Cela répondait au besoin naturel d'épanouissement de chacun et de tous, et cet élan était stimulé par la reconnaissance de l'organisation coopérative, associative, symbiotique du vivant. Une organisation résultant des interrelations entre tous les êtres à tous les niveaux, toutes régulées, orientées par la complémentarité et l'interdépendance. Une organisation holistique où la capitalisation de pouvoir n'a aucune place – mieux : où elle est nuisible.
Combien de cauchemars fiévreux l'expression de la révolte du vivant a-t-elle fait vivre aux addicts du capitalisme de pouvoir ? De Pierre Vernant dans Lutte Ouvrière à Jacques Julliard du Nouvel Observateur, à Pierre Mauroy du PS, et tant d'autres, cela n'était que délires et cris de guerre.
Pierre Fournier souhaitait l'émergence d'une "« nouvelle gauche écologique » - en référence à la New Left américaine", Fournier précurseur de l'écologie, page 135. Et de rappeler que "En Amérique maintenant, le slogan (…) c'est « arrêtez la merde », et pour arrêter la merde, ils en sont déjà à découvrir que la seule solution possible consiste à bloquer la croissance industrielle et démographique", Fournier précurseur de l'écologie, page 167. Or, quand il écrivait cela, la croissance industrielle et démogaphique était une grande préoccupation, ici même et depuis longtemps. Et nous étions déjà nombreux à tisser les réseaux d'une nouvelle gauche. Mai 68 ne l'avait-il pas manifesté ? Pour l'ignorer ou le sous-estimer, il faut que son attention ait été détournée et que certains lui aient donné de mauvaises informations. Comme à nous. Comme à tous.
Ecologistes en rupture d'une Protection de la Nature coiffée par la jet-set du capitalisme mondial (Bernhard des Pays Bas et sa Cour d'ultra-libéraux), nous voulions échanger avec les autres courants complémentaires de la révolte : féministes qui ne voulaient pas conquérir un pouvoir mais s'en débarrasser, régionalistes de la diversité culturelle, amoureux du patrimoine populaire sans cesse maltraité par l'Etat et l'industrie, homosexuels en plein effort de libération (le FHAR), libertaires de tous poils voulant restaurer la démocratie vraie, résistants aux excès encore récents d'une psychiatrie autoritaire, etc. Et, dans ce temps où la technocratisation n'avait pas encore produit trop de déstructuration, d'assujettissement et de connerie, c'était possible. C'était même facile. Incroyable, non ? A partir de la Semaine de la Terre que j'organisais au début de l'année 71, cela s'est réalisé. Tant de différences qui se sentaient proches, s'enrichissaient et s'appuyaient mutuellement pour produire un même effort de libération, un même foisonnement, un mouvement de l'amour du vivant contre l'instinct de mort du pouvoir et du profit.
Pierre Fournier avait été invité à participer à la Semaine de la Terre. Il était venu, puis avait parlé de l'évènement dans Hebdo Hara Kiri. Malheureusement, nous n'avons plus eu de contact, malgré la multiplication des occasions de rencontre. Ainsi, quand le groupe de la Semaine de la Terre , désormais sous l'étiquette "Amis de la Terre", a organisé la première manif à vélo contre le développement du système automobile et tout ce qu'il représente, il a fait la fine bouche et n'est pas revenu nous voir. Il faut croire qu'entre nous les intermédiaires n'étaient pas les bons. Peut-être, même, n'étaient-ce pas des intermédiaires, mais le contraire ?
Au moment de la Semaine de la Terre, Pierre citait Marcuse en soulignant que Mai 68, c'était Marcuse, pas Lénine : "Le mouvement écologique ne doit pas chercher à envahir l'ordre établi existant, mais plutôt à transformer radicalement les institutions et les entreprises qui gaspillent nos ressources et polluent la Terre", dans "Concierges de tous les pays, unissez-vous", Charlie Hebdo n°28, 31 mai 1971.
On était pleinement d'accord. Il était encore temps. Nous étions dans le tempo.
Pierre Fournier et les écologistes, qui n'allaient pas tarder à préférer se dire alternatifs, étaient d'accord même par avance. Rebondissant (en 1972) sur la tentative de candidature de Jean Pignero qui, pour l'élection présidentielle de 1965, présentait un programme « réellement révolutionnaire », Pierre Fournier "se rallie à une candidature écologique de témoignage, pourrait-on dire, qui lui semble un bon moyen pour briser le silence médiatique. Si « le bonhomme est pas un con », naturellement", Fournier précurseur de l'écologie, page 134. C'était bien notre avis en 1974, quand Pierre Merejkowsky, du Comité Antinucléaire de Paris, et moi avons poussé à une exploitation de la campagne des présidentielles sitôt appris le décès de Georges Pompidou. Malheureusement, « le bonhomme » n'était pas le bon. Si peu le bon qu'il a servi à nous exécuter.
Comme ses "petits potes de la Semaine de la Terre", Pierre voulait vivre. VIVRE ! Mais il a juste eu le temps d'accoucher de La Gueule Ouverte, le journal écologiste dont il rêvait. L'amour le portait à tout vouloir tout de suite. Son coeur n'a pas suivi. Il n'a pas vécu assez pour que l'on ait le temps de se retrouver pour résister ensemble aux salopards qui semaient à dessein la confusion dans le mouvement pour, enfin, l'assassiner derrière le décor de la "Campagne Dumont". Cependant, Pierre avait eu le temps de pressentir le danger : "Il était grand temps de créer un service officiel de récupération pour canaliser la prise de conscience" a-t-il écrit en constatant la mobilisation des dominants autour de l'environnement ("C'est la lutte finale", Charlie Hebdo n°12, 8 février 1971 – cité dans Fournier précurseur de l'écologie, page 166). Il a même eu le temps de s'exaspérer contre ces "connards de gauchistes" dont il ne savait pas encore pourquoi ils semaient partout la confusion. "Je veux vivre et que ça leur fasse envie" lui écrivait un lecteur. Et, lui, de commenter : "C'est dangereux, tu sais. Ta joie de vivre ils te la feront rentrer dans la gueule. Ya peut-être plus de contagion possible. On a coupé toutes leurs racines, la volonté de vivre ne passe plus. Ya plus que la destruction, l'auto-destruction qui les fascinent. On perd son temps à leur expliquer qu'ils vont crever, s'en foutent pas mal de crever, au contraire, ils rêvent que de ça, ils veulent que ça (…) Tuer, être tué, ya plus que ça qui peut les faire jouir. Sadisme et masochisme. Tas d'impuissants". Il avait bien vu. Notre défaite fut totale. Dans une parfaite symbiose, gauchistes et capitalistes ultras (futurs néo-conservateurs), tous avides de pouvoir, préparaient déjà les tours de passe passe qui allaient leur permettre de faire disparaître les alternatifs pour se substituer à eux.
Parce que Cavanna lui avait ouvert les portes de Hara Kiri, puis de Charlie Hebdo, et qu'il a créé La Gueule Ouverte, Pierre Fournier n'a pu être censuré et effacé par les falsificateurs de l'histoire sociale. Oh, ils ont bien tenté de le gommer un peu. Surtout de faire oublier qu'il était un alternatif. Ceux qui lui ont survécu n'ont pas eu cette chance et sont tombés dans les pièges tendus par les défenseurs du système totalitaire en construction. Entrismes et entraves se sont succédés pour handicaper et masquer les alternatifs à la vue de tous, pour casser les interrelations ou empêcher qu'elles se développent, pour enfin ne faire apparaître que les imposteurs professionnels. Comme cela avait été fait avec le Mai 68 écologiste, libertaire et autogestionnaire piraté par des gauchistes totalitaires. Ainsi, quand les écologistes (alternatifs, évidemment) qui avaient lancé le mouvement ont été jetés aux oubliettes, le bon peuple n'a rien vu et n'a pas compris pourquoi la contestation radicale et les projets révolutionnaires se dégonflaient tout à coup en un réformisme avachi.
La nouvelle gauche chère à Pierre Fournier a presque disparu à la connaissance de la plupart et le système dominant s'est employé à engrammer dans les têtes des nouvelles générations les conditionnements qui venaient d'être bousculés, en les aggravant comme jamais. La nouvelle gauche – ou mouvement alternatif - est, en effet, depuis trop longtemps défigurée, polluée par un rapprochement incongru avec le gauchisme, vidée de ses acteurs et de sa substance, réduite à quelques expressions et slogans équivoques hors de leur contexte, caricaturée en élan jouisseur et insouçiant, etc. A tel point qu'elle est encore accusée de tous les maux par les ignorants et les manipulateurs retors, de l'extrême-gauche à l'extrême-droite. Le summum étant l'attribution de la paternité du capitalisme dérégulé aux révolutionnaires qui s'étaient levés, justement, contre les premières manifestations du renforcement sans précédent de la domination et l'intensification de ses destructions, à la fois les effets de la mondialisation du capitalisme et ceux du productivisme totalitaire en URSS et en Chine ! Et, pour cimenter les nouvelles fissurations dans le consensus de la consommation à gogo(s), la démonstration d'un prétendu échec des alternatives, suivi de la métamorphose du désir révolutionnaire en bluettes politiciennes, ont permis de développer le sentiment de l'impuissance, la dépression collective et l'abandon individualiste entre les mains expertes des prédateurs transnationaux du Bilderberg Group (David Rockefeller, Bernhard des Pays Bas...), de Davos, etc.
Sauf que... le mouvement social, le "soulèvement, encore confus mais universel, du vivant" n'a pas échoué. Il a été saboté par la réaction, mieux encore : par la contre-révolution néo-libérale et néo-conservatrice auxquelles nous devons l'essentiel de la situation catastrophique actuelle. Avec, entre autres (dont le PS au premier rang), le concours empressé des "maoïstes", authentiques bourgeois effarés par la critique du capitalisme développée par les écologistes !
Le livre de Patrick Gominet et Danielle Fournier (qui fut la compagne de Pierre) offre l'occasion rare de réaliser combien nous avons été trompés et cassés, et de mesurer le recul radical du mouvement social, de la pensée critique et des projets. Comme la lecture de Fournier le démontre, la culture alternative (counter-culture) s'affirmait contre les propagandes des conquêtes du capitalisme et du communisme autoritaire – sous couvert de Guerre Froide – et démontrait leur dangerosité. Elle ouvrait la voie théorique et pratique à un changement radical de civilisation en réveillant la conscience des interrelations constitutives du vivant.
Si, quarante ans plus tard, le monde est en souffrance extrême, c'est en grande partie parce que ce mouvement révolutionnaire pacifique – car avant tout culturel, portant sur les fondements de la culture et de la civilisation – a été étouffé et détourné en réformismes assoupis, par les réactions classiques et les forces de la mondialisation capitaliste et du néo-conservatisme.
ACG
Une illustration toute chaude du grand oeuvre d'effacement toujours en cours nous a été donnée par Christian Rouaud, réalisateur du film Tous au Larzac (voir sur ce site ou sur le blog)
