7 - La révolution renversée et la colonisation intérieure
---- La Révolution Française a été portée au pinacle de la mythologie de la liberté. Elle a servi de référent révolutionnaire universel. Mais, résultat d'une propagande intense, c'est essentiellement la version de la bourgeoisie et d'une jeune frange de l'aristocratie qui nous est servie. Celle qui conforte les structures dominantes héritées de cette époque et de plus longtemps, cela va de soi. L'analyse critique des évènements et l'histoire des falsifications qui ont détourné le mouvement est plus difficile à découvrir.
La Vie à reconstruire chapitre 7
----- "Les exploiteurs se sont toujours considérés comme l'avant-garde des exploités"
Anton Ciliga, "Lénine et la révolution"
----- La Révolution Française a été portée au pinacle de la mythologie de la liberté. Elle a servi de référent révolutionnaire universel. Mais, résultat d'une propagande intense, c'est essentiellement la version de la bourgeoisie et d'une jeune frange de l'aristocratie qui nous est servie. Celle qui conforte les structures dominantes héritées de cette époque et de plus longtemps, cela va de soi. L'analyse critique des évènements et l'histoire des falsifications qui ont détourné le mouvement est plus difficile à découvrir. Il en va de même pour les Lumières dont seules sont valorisées les doctrines utiles à la domination, telles l'individualisme et la propriété privée. Car "la Révolution" n'était pas une et indivisible. Elle était multiple et traversée de mouvements radicalement opposés, en particulier d'appétits de pouvoir qui ne voulaient que supplanter l'aristocratie pour exploiter davantage les peuples et leurs écosystèmes. Ce faisant, des croyances et des représentations institutionnelles contradictoires avec les intérêts du peuple, ses motivations et la compréhension de l'économie des sociétés et du vivant ont contaminé la plupart des mouvements sociaux de par le monde. Que s'est-il passé réellement et à quels projets a servi l'utilisation de l'image enluminée de cette période historique ?
----- Pour les aspirants dominants voulant développer les moyens de l'exploitation, quelle meilleure stratégie que de faire croire à une libération afin de pouvoir détourner l'énergie de la révolte en l'utilisant contre la vieille oligarchie ? Mais comment ne pas ouvrir trop grande la boîte de Pandore ? En substituant d'autres carcans aux carcans culturels anciens, tout en en les agrémentant de mesures de spoliation beaucoup plus habiles que les précédentes.
----- En place de la révolution sociale en laquelle croyait la plus grande partie du peuple et pour laquelle elle mobilisait ses forces, s'installait un nouvel ordre inique plus redoutable que les précédents. Plutôt que de se limiter à la seule répression toujours dispendieuse et nuisible aux affaires, l'ordre marchand et financier a cherché à prévenir les contestations et les soulèvements. C'est alors qu'a vraiment commencé le développement des stratégies visant à handicaper la communauté majoritaire des gens aspirants à vivre en bonne intelligence pour mieux les détourner de leur objectif. Illusion, distraction et déstructuration généralisées en sont les principaux moyens. Edifier des hiérarchies, prétendre défendre le bien commun quand on travaille à sa perte et, dans le même temps, pénétrer les foyers de résistance pour mieux les tromper et les détourner, dissoudre les interrelations, dissocier les solidarités, substituer des imposteurs aux acteurs du mouvement social, démanteler tout ce qui tient ensemble et participe à la totalité, défaire jusqu'à la culture et à l'idée critique, détruire les institutions communautaires, etc., c'est casser tous les ressorts de l'autonomie économique et politique. C'est donc désamorcer le retour de la révolte en affaiblissant les personnes et les populations ; très précisément, en cassant leur capacité d'organisation - la faculté d'auto-organisation du vivant, le corps de la démocratie, sa réalité. Mais, en plus, c'est aussi préparer "l'ouverture des marchés" par l'effondrement des productions locales ; autrement dit : par la création de pénuries et de nouveaux besoins impossibles à satisfaire sans recourir aux réseaux industriels, marchands et financiers des nouveaux dominants. Cette stratégie de déstructuration pour faciliter la colonisation sera systématisée à tous les niveaux, en particulier avec les lanceurs de l'ultra-libéralisme, tel Milton Friedman. Deux siècles plus tard, elle est donc plus à l'œuvre que jamais avec la privatisation des services publics et la "mondialisation" de l'impérialisme sur les hommes et "la nature".
----- Il y eut encore beaucoup de massacres perpétrés pour vaincre le soulèvement des campagnes que la démagogie des nouveaux maîtres ne trompaient pas. Ces massacres ont été en tous points comparables à ceux perpétrés par l'Ancien Régime quand il s'agissait de réprimer implacablement les "émotions populaires". En dépit des bains de sang répétés dans presque toutes les provinces, les révolutionnaires des villes eurent du mal à prendre conscience du détournement du mouvement, sans doute parce que les attaques contre l'institution communautaire étaient soutenues par l'instrumentalisation des aspirations à plus de liberté et de démocratie. D'autant plus de mal que c'est sous le couvert de ces dernières qu'étaient promues les doctrines justificatrices de toutes les dissociations : mécanisme, progrès par la domination de la nature, individualisme, liberté libérale (pas pour tous !) (25).
Le corps idéologique individualiste n'a sûrement pas été développé par hasard, surtout à ce niveau d'intensité. Il a servi à casser le collectif, c'est à dire le sens et la pratique des interrelations sociales et écologiques pour faciliter la capitalisation des pouvoirs et la spoliation finale des communaux. Il a permis l'expansion de l'un des grands outils de la déstructuration : la propriété privée qui, réussite suprême de la manipulation des consciences, fut introduite dans une "déclaration des droits de l'Homme" dont il est fait grand cas depuis… Naturellement. Il est vrai que cet Homme au singulier n'a que très peu à voir avec les hommes car il s'agit bien plutôt des droits de l'individu impérialiste et colonialiste. Très exactement, c'est le substrat de destructions sans lequel ne peut s'épanouir la privatisation qui fut le moteur du bouleversement poursuivi aujourd'hui par le capitalisme libéral et sa mondialisation. Evoquant les destructions de la spoliation depuis le Moyen-Age, Gaston Roupnel écrit : "Ces nouvelles ruines, la moderne notion de propriété en est responsable. Avant que le droit romain fut venu donner irruption à ses abstractions, nul ne se préoccupait d'asseoir sur la terre un droit complet d'appropriation. Les tenanciers ont trouvé suffisamment attaché à eux ce sol qui leur tenait par des liens qu'eux-mêmes ni personne ne pouvait rompre. Le sol et les êtres sont ici une association dont le lien puissant s'est forgé en des temps sans histoire".
----- La sape de l'économie communautaire, à l'ancienne, ou façon développement, c'est à dire : par les armes, par les drogues ou par le marché (un marché déloyal avec des partenaires situés à des potentiels très différents), permet d'amorcer la spirale des inégalités et de la spoliation. Le vol des biens communs détruit la capacité d'agir et de contrôler, d'autogérer. Il transfert et concentre le pouvoir de tous et de chacun entre les mains d'une minorité et fait craquer la communauté. Conséquences de la propriété privée et de l'individualisation, le rétrécissement de la notion d'intérêt et la perte de la vision relativiste des interrelations entre la personne, les autres et l'ensemble vivant, dressent les hommes les uns contre les autres. C'est ainsi qu'est développé "le pouvoir" et les intérêts distincts du sens du bien commun.
----- Cet engrenage s'accompagne d'un fait souvent dissimulé : la négation des droits collectifs protecteurs des personnes comme des écosystèmes et leur mise hors la loi. Dans le système judiciaire français, cela se traduit par la quasi impossibilité de l'action collective des victimes. Cette négation des droits collectifs est une marque distinctive de tous les colonialismes. Comme les révolutionnaires d'hier, les peuples autochtones qui luttent pour ces droits contre l'opposition systématique des impérialistes français, britanniques et étasuniens dans le cadre de l'ONU savent combien cet effort est toujours d'actualité.
----- Pour les populations guidées par ce qu'elles nommaient "le droit naturel", la communauté était "le grand principe de la république", ainsi que l'a formulé le révolutionnaire Grenus. Or, en juin 1793, en réponse à la pression continue des campagnes, la Convention vota bien la restitution des terres enlevées aux communes depuis deux siècles, mais elle autorisa du même coup le partage entre les habitants. Un acte décisif dans la réification de la terre, des êtres et de la nature. Dans la même logique de développement de l'appropriation privée imposée dès la Constituante avec la vente de ces "biens nationaux" qui n'étaient autres que des communaux détournés, la Convention décida de la mort de l'économie communautaire. Inspirée par les physiocrates, précurseurs des utilitaristes et de nos technocrates, et de façon générale par les intérêts de la bourgeoisie monopolisant les assemblées élues, l'incitation au partage des communaux était une manière habile d'affaiblir et de déposséder le peuple. En stimulant les intérêts antagonistes qui déstructureraient totalement les entraides et les solidarités communautaires, cela allait faire perdre tout espoir de récupérer l'essentiel de ce que la noblesse et le clergé avaient déjà confisqué. La privatisation du bien commun – le capitalisme - s'en trouvait renforcée comme jamais, créant une rupture immense entre les intérêts des uns et des autres, et entre les populations et leurs écosystèmes (26). "Une révolution doit viser le bonheur de tous, autrement elle sera nécessairement étouffée par ceux mêmes qu'elle aura enrichis aux dépens de la nation. Chaque fois qu'une révolution fait un déplacement de fortunes, elle ne devrait pas le faire en faveur des INDIVIDUS, mais toujours en faveur de COMMUNAUTES. Or, c'est précisément par où pêcha la Grande Révolution (…)" Pierre Kropotkine, La Grande Révolution, chapitre LXVIII. Et pour cause, l'objectif de la politique de la propriété privée était bel et bien de faire glisser le bien commun entre les mains des plus riches, même au prix des pires destructions.
----- Les physiocrates, c'était déjà la valorisation de la parole des "experts" contre "le bon sens" : le savoir et l'action du peuple. Ils allaient avoir de plus en plus de continuateurs affairés à substituer à l'intelligence collective régulée par le soucis du bien commun un réductionnisme scientiste réglé par la spoliation capitaliste. C'était les débuts de l'économisme totalitaire. Le prétexte de la "gestion scientifique" allait, le plus souvent, servir à déposséder le peuple de l'organisation de ses affaires. Le fait que, dès l'origine, ces "experts" soient des gens particulièrement intéressés aux résultats n'est sûrement pas étranger à leur préférence marquée pour une réorganisation du monde définie par l'intérêt maximal des castes et des entreprises dominantes.
----- Un autre coup mortel venait d'être porté contre la révolution sociale, celle qui aspirait à la préservation et au développement du bien commun, à une civilisation des communaux. Sitôt décembre 1789, l'Assemblée Constituante s'était empressée d'interdire l'Assemblée Communale avec une loi créant la municipalité élue assujettie à l'Etat, dessaisissant définitivement les populations de leur pouvoir politique au profit des catégories les plus aisés et des institutions sous contrôle de celles-ci. A peine proclamée à grand bruit, la démocratie était détournée et vidée de tout contenu par la nouvelle oligarchie du capitalisme en plein essor. Sa forme dégénérée à l'usage exclusif de la nouvelle caste dominante piétinait les fondements de la seule démocratie authentique, celle qui réalise la meilleure régulation de toutes les actions : la démocratie directe. Car, contrairement à la mythologie officielle, ce n'est pas en créant là où il n'y avait qu'absolutisme et résignation, mais en supprimant ce qui subsistait des biens construits en commun et, pour chacun, la possibilité de participer ne serait-ce qu'un peu à l'organisation générale qu'a été imposée la médiation du système "représentatif" et de ses institutions dominées par les nantis, les affairistes, les revanchards et les mégalomanes. On voit là l'habileté des nouveaux prédateurs. Avec la réduction administrative du nombre des communes (poursuivie aujourd'hui avec les regroupements qui éloignent davantage de l'habitant le lieu de la décision), ces mesures brisaient du même coup la proximité entre la société et l'écosystème et les deux axes interdépendants réalisant l'autonomie des habitants : la maîtrise économique et la maîtrise politique locales. Cela allait provoquer les plus perfides changements : la substitution de la municipalité à la commune, le développement de l'Etat, de sa bureaucratie, de ses nouvelles castes dominantes et de sa répression pour anéantir le libre-arbitre et la souveraineté du peuple. Comme toute production du vivant, la démocratie se construit ensemble jour après jour. Un système qui interdit aux citoyens de se concerter, de se prononcer et d'agir plus d'une fois tous les cinq à sept ans est, par définition, non-démocratique. C'est un simulacre. Le moyen de toutes les usurpations.
----- Déjà, la citoyenneté ne se fondait que sur le renoncement et la conformation à l'ordre dominant. Là était le grand enjeu. Il s'agissait d'effacer définitivement les restes de l'organisation communautaire naturellement accordée au vivant, donc fondée sur la créativité de chacun et de tous, de les effacer sous un système politique tentaculaire piloté par les seuls accapareurs : l'Etat, outil de la colonisation intérieure par l'oligarchie. S'affirmait comme jamais le triomphe de la stratégie de capitalisation du pouvoir par la constitution des hiérarchies gigognes où se perdent en même temps l'amour-propre, l'autonomie critique et la compréhension de l'économie des sociétés et de la nature, où se dissolvent les sympathies naturelles, le sens du bien commun et l'instinct de conservation, pour faire enfler l'égocentrisme, l'idée libérale de la lutte contre tous les autres et le fantasme de puissance. A terme le peuple ne devait plus comprendre, ne plus agir, ne plus rien contrôler. Ce système réussit le prodige de métamorphoser une multitude de braves gens détenteurs de qualités complémentaires et, ensemble, de potentiels infinis, en masse subjuguée par les discours les plus simplistes et les projets les plus dangereux. Les habitants créateurs de leurs conditions de vie - de "l'art d'habiter", comme dit Ivan Illich – sont devenus des citoyens infantilisés, passifs et assujettis. C'est l'origine même du totalitarisme. Le début de la fin de la vie.
----- Nous vivons sous le régime de cette mystification première. Le discours des dominants l'exprime en permanence. Tous sur le même plan ? Ils sont tous dominants. Les nuances sont si ténues que des économistes impérialistes, qui font mine de n'être pas informés de la pantomime, colloquent doctement pour essayer de distinguer la droite de la gauche, tant l'une comme l'autre servent fidèlement leur idéologie. Quand le peuple est chanceux, les plus à gauche lui proposent la démocratie participative... Il faut bien réfléchir à ce que signifie cette "participation" à la démocratie - le régime où la communauté est censée décider ! Mais, en se réclamant de l'idée étendue de démocratie, il s'agirait, donc, de participer à ce qui est sien... Ce qui dit clairement qu'il y a toujours et d'abord dépossession. Que ceux qui douteraient encore qu'il s'agit d'une illusion de plus prêtent attention au mot tombant des lèvres révulsées de ces généreux démocrates, quand on décortique leurs manœuvres et leur prétendue légitimité : populisme. Le peuple leur a inspiré un gros mot, presqu'une insulte ! D'ailleurs populaire aussi est manié avec dédain. Car, pour les prédateurs si pleins de la certitude de leur bon droit, un droit naturel s'entend, les autres, les gens, le peuple... ne sont pas majeurs, pas informés, pas capables de comprendre le monde, ni de prévoir (l'une des implications de populisme), un comble quand ceux qui manient le mot appartiennent à un système ne voyant pas plus loin que le bout de ses profits ! Elus ayant oublié qu'ils ne sont que délégués, technocrates, éminents spécialistes d'un seul savoir mais éclairés sur tout, spéculateurs camouflés en experts de l'intérêt général... Tous aiment à se présenter comme éducateurs sachant mieux que le peuple, mieux que tous ce qui est bon pour la planète, et ils ne se privent pas de l'expliquer doctement. "Elites" se disent-ils. Et rien ne saurait remettre en cause leur autorité, pas même le naufrage des sociétés et de la biosphère résultant de leur conduite des affaires. Comme l'humour est à peu près la seule chose qui nous reste, on peut trouver amusant d'écouter les mêmes, souvent dans le même discours, prétendre à "la souveraineté" des électeurs. Résumons la langue de bois : le peuple ne conquiert majorité, liberté et respectabilité qu'à partir du moment où il se reconnaît incompétent et irresponsable, abdique toute autonomie et s'abandonne aux mains des destructeurs de sociétés et d'écosystèmes qui avancent sous couvert de la machine d'Etat, de l'Europe, de l'ordre international. 25 siècles après la démocratie directe athénienne, la démocratie représentative n'est qu'un masque grossier dissimulant mal l'oligarchie des réseaux du détournement du bien commun et de la destruction du vivant.
----- Avoir le droit de désigner des individus auto-proclamés "représentants" qui décideront ensuite de tout en suivant les prescriptions des lobbies les plus puissants, tout en jouissant d'une totale impunité, quel rapport avec la démocratie ? Le système représentatif par désignation électorale qui fait de l'ambition personnelle à grimper les échelons d'une domination sur le peuple et la nature (traduire : l'arrivisme) le principal moteur de "la démocratie" est une perversion. Une perversion structurelle désormais. Rien dans ce système qui joue avec toutes les déclinaisons de la démocratie ne correspond à la définition même de celle-ci. Absurde dans son principe, intégrant les fantasmes et les comportements les plus antisociaux comme éléments fondateurs de sa dynamique, le système ne peut générer que plus d'absurdité et de corruption. C'est pourquoi les démocrates grecs préféraient le tirage au sort à l'élection.
----- C'est justement la perspective de cette dépossession systématique qui a soulevé les sans-culottes et les paysans, y compris ceux de la Vendée. S'agissait-il d'une agitation entièrement manipulée de l'extérieur, comme le prétendent encore les castes dominantes (elles qui manipulent continûment pour se maintenir) ? Ces soulèvements des populations contre l'accroissement de la spoliation étaient spontanés. Ils étaient l'âme et le corps de la révolution. L'énormité et la cruauté de la répression déchaînée par les administrations révolutionnaires sur toutes les campagnes (600 000 morts rien que dans l'Ouest), la spéculation "sur le produit réel et immense des captures et du pillage porté à son comble", "les appointements immenses" des généraux "et la disposition des fonds pour dépenses extraordinaires", indiquent assez de quel côté se trouvait la réaction à l'expression du bien commun (les citations sont de Gracchus Babeuf : "Du système de dépopulation ou la vie et les crimes de Carrier").
----- Si beaucoup de gens ne se faisaient pas d'illusions sur les intérêts en jeu, le peuple ne pouvait mesurer à quel point l'étatisation était essentielle pour assurer la domination des profiteurs installés dans les nouvelles hiérarchies prétendument révolutionnaires, comme elle l'était pour les accapareurs de l'Ancien Régime. Bien sûr, la formation des paysans et des ouvriers différait radicalement de celle des autres. Ces derniers avaient en commun le conditionnement dispensé par une église qui cultivait la nostalgie de la Rome chrétienne, et qui n'avait cessé de combattre fanatiquement les cultures inspirées par le vivant et attachées à l'autonomie des communautés ; les cultures pré-écologistes, en somme. Inspirée du totalitarisme colonial romain, l'idéologie de l'état centralisé conjuguée à l'individualisme exerçait une fascination sur l'oligarchie, et le phénomène s'est prolongé jusqu'à aujourd'hui. A cet égard, ce que l'on trouve dans "L'histoire de France" de Michelet est révélateur. A propos de la Rome impériale de si douce mémoire, tandis que tous les autres peuples sont présentés comme des barbares désordonnés et presque sans intelligence, surtout quand ils s'étaient dotés d'institutions communautaires, ce à quoi le droit romain allait mettre bon ordre, il dit : "Ce qui reste d'elle (sur le sol gaulois) est en effet immense. Elle y laisse l'organisation, l'administration. Elle y a fondé la cité (…)". Et, sans doute, cette conception patricienne de "la démocratie" qui protège et reproduit toutes les formes de l'impérialisme.
----- Les révolutionnaires avaient mille fois raison de s'émouvoir. En décembre 1795, alors que le Directoire - l'un des régimes les plus corrompus - est installé depuis peu, Gracchus Babeuf analyse le comportement des représentants autoproclamés de la révolution : "Je conçois que des hommes qui rapportent tout à eux, disent que c'est assez révolutionner, lorsque la révolution les a conduits à ce point où ils sont à merveille ; à ce point où, individuellement, ils ne peuvent plus rien désirer. Alors, sans doute, la révolution est faite, mais pour eux (…)" ("La révolution, c'est l'ordre !", Le Tribun du peuple n° 36).Comme tant d'autres donneurs d'alerte et défenseurs du bien commun, il allait être pourchassé, emprisonné et exécuté.
----- Dans l'imaginaire des impérialistes d'hier comme pour ceux d'aujourd'hui, l'accaparement et la destruction du bien commun ne sont pas seulement profitables (c'est le moyen le plus facile de "faire de l'argent"), ils affaiblissent la matrice communautaire, et, par conséquent, déstructurent les personnes. Alors, il devient aisé de circonvenir les moins résistants avec le discours mensonger de la culture impérialiste, et, suprême raffinement, de les retourner contre ceux qui ne tombent pas dans le panneau - de les retourner contre leurs propres intérêts. Réduction de l'espace commun sous le développement de la propriété privée, confiscation des responsabilités politiques et capitalisation des pouvoirs aliénés... les stratégies de la conquête politique et de la conquête économique se mariaient idéalement. Les effets délétères de l'une renforçaient ceux de l'autre pour réduire le peuple à ne plus pouvoir décider et ne plus pouvoir faire.
----- Première étape du pillage qui se poursuit aujourd'hui, la dilapidation des oeuvres d'art et la réduction des chefs-d'oeuvre de l'architecture (églises, abbayes, châteaux...) en carrières de pierres par la cupidité des nouveaux dominants préfiguraient la destruction mondialisée des chefs-d'oeuvre de l'évolution et des peuples par les marchands et les industriels.
----- C'était le grand départ de la déstructuration globale qui n'allait épargner aucune des autres dimensions influençant la vie de chacun : architecture et urbanisme (démantèlement des quartiers "populaires", rupture des interrelations et dispersion des communautés), langue (avec la réduction à une seule langue officielle et l'interdiction des autres), culture (avec le même processus de réduction aux dogmes justificateurs de la domination), moyens de locomotion et transports (réduction aux plus lourds, aux plus dangereux, aux plus gaspilleurs d'espace et d'énergie, aux plus chers), etc.
Ainsi sont produits à grande échelle les individus dissociés de "la nature" et de la société , handicapés écologiques et sociaux qui se raccrochent au système dominant pour survivre et gagner un succédané d'identité. Orphelins de la Terre-Mère, orphelins de la communauté et de sa culture conviviale, ils se partagent entre désorientés-résignés et dérégulés-dominants ; tantôt jouets, tantôt chevilles ouvrières de la domination. En dévalant la pente, les uns ont perdu jusqu'à l'instinct de conservation. Après la perte des derniers liens et inhibitions, les autres n'ont plus toute leur connaissance. Ces gens, sans doute les moins capables de vivre en bonne intelligence avec la société et la biosphère, les plus inaptes aux échanges de la démocratie directe, forment les troupeaux d'esclaves et de cadres de la mégamachine. Tous assujettis à un ordre opposé à leur nature qu'ils ignorent, ils semblent pouvoir être manipulés à l'infini.
----- C'est par ce processus que la servitude, autrefois contrainte et douloureuse, est devenue inconsciente et participative (tiens donc, comme une certaine démocratie...). "La mesure dans laquelle notre monde est devenu inhabitable est une conséquence manifeste de la destruction des communaux" Ivan Illich, "Dans le miroir du passé". En effet, la destruction de la vie par la machine capitaliste commence avec celle de la communauté et la spoliation des communaux. Ce sont celles-ci qui ont permis de mutiler et de défigurer l'un des principaux biens construits en commun : la démocratie. Réduite et caricaturée en démocratie représentative, son évocation n'allait plus servir que les réseaux prédateurs. Ainsi, la trahison et la falsification de la révolution allaient servir l'essor de l'impérialisme capitaliste sur toute la planète. Bien avant Napoléon, bien avant le Directoire, les graines de l'impuissance, de la démobilisation et du renoncement sous le joug des puissances technocratiques et financières étaient semées (27).
----- Il y eut encore beaucoup de résistances et de révoltes (ainsi, particulièrement 1848 et ses suites), mais irrésistiblement la spoliation et la déstructuration ont progressé jusqu'à aujourd'hui, au point que le vocabulaire relatif aux communaux a été oublié et que même la notion de bien commun a déserté beaucoup d'esprits, ouvrant un boulevard à toutes les spéculations capitalistes. Ainsi, "Durant tout le XIXème siècle, après la promulgation du Code forestier en 1827, l'Etat a pesé de tout son poids pour enlever aux paysans leurs droits d'usage sur la forêt et les pâturages communaux, comme l'Etat indien après son indépendance (…)" (28). Ces "droits d'usage" désignaient la copropriété de la communauté des habitants sur les forêts et les terres dont ils pouvaient user gratuitement. Avec des montages juridiques de circonstance et les techniques de colonisation largement exportées depuis, les communaux forestiers seront confisqués par l'Etat, tantôt pour être bradés à des négociants, tantôt pour passer sous l'autorité de l'administration (aujourd'hui l'ONF). C'est ainsi que tous les communaux des Landes de Gascogne qui faisaient vivre l'essentiel de la population pastorale de la région furent confisqués et privatisés sur un ukase de Napoléon III en 1857, avec l'appui des conseils municipaux tenus par les nantis locaux. La casse sociale s'accompagna d'un grand désastre écologique puisque les landes et les marécages furent remplacés par la forêt résineuse des Landes. Les soulèvements des populations spoliées n'obtiendront qu'une répression brutale pour réponse.
----- Après la casse systématisée de l'économie communautaire, la spoliation n'allait pas s'arrêter en si bon chemin. Elle pouvait profiter tout à loisir de l'affaiblissement des populations – plus précisément, de l'affaiblissement des structures communautaires - pour planifier la déstructuration finale avec l'exclusion des petits producteurs, artisans et commerçants entretenant encore un minimum d'autonomie, afin de concentrer davantage pouvoir et capital. En France, après le choc de 14-18, la révolution sociale contrariée en 36, la Seconde Guerre mondiale marquée, sinon générée par la peur du communisme, la trahison de la Libération, cela fut méthodiquement entrepris avec l’avènement de la cinquième République, à partir de 1958.
La démocratie a des limites, surtout quand elle se dit "représentative". Comme d'habitude pour les choses vraiment importantes, le peuple n’est pas été consulté – ni, bien sûr, informé, puisque l'autorité de l’Etat s’est substituée à la souveraineté du peuple et qu’il ne s’affirme que contre la société. Comme toujours quand il s’agit d’affaires engageant toute la société, son environnement et l’avenir, sous couvert d’intérêt supérieur, la nouvelle politique est décidée par les réseaux dominants, financiers et industriels qui, avec la caste des technocrates "hauts fonctionnaires" et "économistes" distingués, contrôlent entièrement l’Etat. Sous couvert de politique d'intérêt général, la collusion avec les grands destructeurs des sociétés et des écosystèmes est aisément repérable par tout un chacun jusqu'au sommet de l'Etat. Par contre, le peuple est entièrement mis à contribution pour subventionner la nouvelle politique, celle dont il est la principale victime, c'est à dire permettre aux spéculateurs d'engranger à la fois l'argent public et celui résultant des spoliations et des destructions.
Là, il faut voir la vidéo du discours de Charles de Gaulle, Place de la République le 4 septembre 1958 (sur You Tube) :
De Gaulle présente la nouvelle République aux français le 4 septembre
Pendant ce temps...
Alors, sous la direction d'Antoine Pinay, un politicien qui avait voté les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain et allait fonder le Cercle, une organisation réactionnaire internationale (1969), tout va très vite. A partir de septembre, est très discrètement réunie une commission uniquement composée de doctrinaires du néo-libéralisme et de spéculateurs de haut vol. Pas un représentant des différentes parties de la société française. Ni paysan, ni artisan ou ouvrier, ni employé, ni commerçant, ni petit industriel, et, à fortiori, aucun représentant des autres peuples encore sous domination coloniale. Cette commission est dirigée par Jacques Rueff, un pur technocrate qui s'était distingué comme membre de X Crise en 1931 et, plus encore, en contribuant à la fondation de la Société du Mont Pèlerin en 1947, avec Friedrich Hayek, Milton Friedman et quelques autres accoucheurs de l'ultra-capitalisme, dont Maurice Allais, Bertrand de Jouvenel, Denis de Rougemont, François Trevoux. Le plan Pinay-Rueff, qui définissait la nouvelle politique, est officialisé en décembre 1958.
A cette première commission allait succéder le "Comité d'experts pour la suppression des obstacles à l’expansion économique" (l'ancêtre de la récente "Commission pour la libération de la croissance", dite "Commission Attali"). Celui-ci est dirigé par Jacques Rueff et Louis Armand, accompagnés par la fine fleur du patronat. La Cinquième République gaullienne est donc lancée sous la direction des pairs du néo-libéralisme, en rupture complète avec les aspirations du peuple et le soucis du bien commun. En 1959 comme aujourd'hui, l'ignorance de ces gens n'a d'égal que leur détachement du monde et leur mépris des cultures populaires. Sur la lancée libérale stimulée par le plan Marshall, la Société du Mont Pèlerin et quelques autres, il est clairement envisagé de démanteler les protections édifiées par les populations contre les déséquilibres commerciaux (différences de potentiel créées par la spéculation). La dérégulation est en marche : suppression du régime fiscal qui protégeait les paysans, désindexation des prix agricoles par rapport à l’évolution du coût de la vie, réduction des droits de douane et ouverture aux produits concurrents à plus bas prix, quels qu’en soient le mode de production, la qualité et l’origine...
----- Les "obstacles à l'expansion économique" (entendre : les moyens de protection des populations et des écosystèmes) doivent faire place nette dit le plan de décembre 1958. "Le mécanisme des prix ne remplira son office qu'en infligeant aux agriculteurs presque en permanence un niveau de vie sensiblement inférieur à celui des autres catégories de travailleurs". Nous connaissons maintenant le coût de cette planification appliquée par l'appareil d'Etat et les banques, la main dans la main. La Politique Agricole Commune imposée sous couvert d'une séduisante construction européenne compléta le dispositif. Les campagnes furent vidées pour être changées en ateliers de production intensive pour l'exportation. La population des paysans passa de près de 5 000 000 en 1954 à 671 000 en 1999, et elle continue de diminuer. Des familles de commerçants et d'artisans furent ruinées par centaines de milliers. Le travail des générations précédentes et les écosystèmes furent dévastés par les machines et la chimie, les sols écrasés, compactés, épuisés et la biodiversité réduite comme peau de chagrin. Les animaux d'élevage furent condamnés aux camps de la mort, etc. Tout cela avec l'argent public dans une "démocratie représentative"... Maintenant, alors qu'il faudrait mobiliser encore plus d'argent public pour reconstruire ici, il est à craindre que ce soient au tour des paysans des pays de l'Est de l'Europe et à leurs campagnes d'être ruinés par les spéculateurs avec l'aide des subventions de Bruxelles. Comme partout ailleurs dans le monde, d'ailleurs.
Depuis, la situation s'est clarifiée. Avec l'élection de Nicolas Sarkozy, certains se sont laissés aller à claironner les objectifs poursuivis. Ainsi Denis Kessler dans le magazine Challenge du 4 octobre 2007 : "La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance !".
Retenons bien cette expression : "défaire méthodiquement". Sous la plume d'un ex-maoïste, c'est très intéressant. Bien qu'il donne l'impression d'avoir complètement changé de bord, Kessler n'a pas rompu avec la méthode apprise chez les maos : c'est bien celle des actions qui ont eu raison du mouvement alternatif et de l'ensemble du mouvement social.
----- La confiscation et la destruction des communaux, de tous les communaux, la destruction de la biosphère sont les moyens de la dissociation des totalités (Joseph Gabel), du démantèlement des formes de vie organiques et traditionnelles (Karl Polanyi), bref de la dissociation de tout ce qui est naturellement associé au sein des sociétés et, à fortiori, de l'ensemble vivant. C'est ce qui autorise la croissance de l'impérialisme.
----- Pour faire image, on peut décrire la technique employée en faisant appel à la notion de potentiels. Entre spéculation et démocratie représentative, les deux capitalisations complémentaires (celle, matérialiste, facilitée par les artifices de la propriété et de la finance, et celle des pouvoirs détournés dans les processus électoraux) n'ont pour but que de spolier davantage les personnes, les communautés et leurs écosystèmes, et d'accroître toujours plus la pression prédatrice, etc. En détruisant la liberté publique, l'organisation autonome du peuple, les moyens de la gestion commune, les dominants suppriment les dispositifs de protection communautaires et écologiques pour brancher directement société et écosystème sur les potentiels haute tension de la mégamachine industrielle et financière (ils nomment cela "intégration", "libre-échange", "économie de marché" et "mondialisation"). Parfois, cyniques jusqu'au bout des ongles, ils avouent qu'il s'agit de "dérégulation" – autant dire : destruction - et tentent d'en faire une vertu. Les interrelations constitutives des ensembles sociaux et écologiques sont quasi instantanément dissociées par des tensions insupportables. Les éléments constructeurs de la personne, de la communauté et des écosystèmes sont immédiatement captés, réifiés, dégradés ou détruits, réduits à l'état de ressources, de matières ou de choses dénuées d'intérêt, voire de signification. Les vies sont souvent balayées avant même d'avoir réalisé le danger. De toute façon, les capacités de résistance sont effondrées avant d'avoir pu se manifester ou avoir su de quel côté se diriger. C'est là tout l'enjeu des stratégies de "conquête des marchés" et des pouvoirs. De la sorte, les transferts de "richesses" sont beaucoup plus considérables et beaucoup plus rapides qu'avec les anciennes techniques de la colonisation armée. Les destructions consécutives sont illimitées.
----- Qu'il soit dictatorial, s'avoue capitaliste, libéral ou se prétende socialiste ou communiste, le processus est le même : ainsi, sous la violence d'Etat de la collectivisation stalinienne, l'équivalent russe de la commune occidentale (le Mir) a été complètement effacé – encore une régression résultant d'une révolution détournée. En faisant table rase des solidarités enracinées dans l'évolution du vivant, en dégradant celui-ci et l'association créatrice, l'impérialisme déstructure les moyens d'existence et d'organisation favorables à la bonne vie des sociétés et de leurs écosystèmes. Il crée les conditions de leur oubli pour que nul ne sache comment reconstruire. Comme le souligne Steven Gorelick : "Les formes d'infrastructures adaptées au local sont systématiquement détruites". En organisant la pénurie et remplissant de ses produits, et de ses services les vides creusés dans l'économie des communautés et des écosystèmes, il inculque l'illusion qu'il est la cause incontournable de l'abondance pour pouvoir continuer à se renforcer en détruisant davantage. C'est l'un des faits les plus marquants de l'histoire des hommes et de l'actualité planétaire, et c'est aujourd'hui le plus ignoré car la mémoire sociale est trop peu cultivée, surtout dans les courants militants sous influence. Pourtant, tout le secret de l'emprise des formes modernes de la domination est là : dans des mirages tels que la propriété garante des droits, la dépossession du pouvoir sur son environnement et ses modes de vie garante de la liberté, l'individualisation et la compétition garantes des intérêts de la personne, le libéralisme économique garant de la démocratie, etc. "La propriété c'est le vol" a constaté Pierre-Joseph Proudhon. C'est même bien pire, car vouloir étendre la propriété aux êtres, aux écosystèmes, à la biosphère entière, témoigne de la gravité du dérangement mental de ceux qui s'y consacrent.
----- Après la longue histoire des combats acharnés perdus par nos ancêtres, nous avons sous les yeux des démonstrations de la furieuse obstination de ce système avec la dépossession des peuples autochtones et la destruction de leurs communaux séculaires par les Etats, les institutions internationales et les industriels. Comme nous l'avons vu au Laos, ces spoliations et destructions d'histoires, de cultures et d'écosystèmes ne sont faites que pour extraire et transformer les matières premières nécessaires à la construction et au fonctionnement des véhicules automobiles qui encombrent, polluent et tuent ici). Les violences infligées aujourd'hui à ces peuples correspondent à ce que nos ancêtres ont vécu. Comme le constatait Henrion du Pansev dans "Des biens communaux" en 1825, "(…) des siècles de jouissance sont comptés pour rien" (rapporté par Maurice Bourjol). Cette spoliation universelle organisant la destruction de la biosphère est la chose la mieux dissimulée ; y compris par les simili-opposants tout à fait institutionnalisés ou aspirants à le devenir, qui, comme la bourgeoisie française faisant sa révolution, ne font mine de défendre les dominés que pour mieux les convaincre de leur impuissance, donc de la nécessité d'une autre domination, la leur (annexe Ethnocide et Ecocide aux Mentawai).
----- Mais les spoliateurs de tous poils ignorent une chose importante. Les processus auxquels ils apportent leur énergie ne sont pas plus linéaires que les dynamiques à l'oeuvre dans "la nature". Ils se développent en spirales qui, à chaque retour des conséquences amplifiées de l'impulsion initiale, font plus de dégâts, fauchent de nouvelles vies, toujours plus de dégâts, toujours plus de vies… D'autres victimes innocentes et ceux-là mêmes qui, hier, jugeaient intelligent d'en être les acteurs. Ceux-ci aussi voient leur qualité de vie (qu'ils confondent avec le "niveau de vie" matérialiste) régresser sur l'ensemble de la planète, quand ils ne passent pas tout entiers dans le broyeur qu'ils croyaient réservé aux autres.
----- Car nous avons tous vu se dissiper, les unes après les autres, les fumées derrières lesquelles ne se cachaient que les stratégies de la spoliation :
• progrès matériel et félicité,
• enfants nombreux et sécurité,
• "richesses" inépuisables des colonies,
• colonisation et apport de "la civilisation",
• lutte contre la misère et la faim,
• productivisme = garantie de revenu = "civilisation des loisirs",
• nouvel ordre mondial, démocratie et paix associées au marché libéral,
• division internationale du travail, libre circulation des marchandises produites n'importe où, n'importe comment, et emploi, et niveau de vie, et plaisir de vivre…
• avance technologique = produits à forte valeur ajoutée = assurance d'une longue suprématie commerciale,
. . . etc.
----- Dissimulation d'un côté, inconscience de l'autre, expliquent pourquoi la pensée du système impérialiste et ses pratiques sont si omniprésentes, tandis que l'alternative, ou, plus exactement, l'amorce d'une civilisation accordée à la vie est réduite à la plus extrême confidentialité.
----- Ouvrir les yeux sur l'histoire des biens gérés et protégés en commun permet de comprendre comment les hommes ont perdu la conduite communautaire de leurs conditions de vie, comment ils ont fini par être déconnectés de leur corps comme de la biosphère jusqu'à ce que les valeurs et les fonctionnements contraires à leur intérêt s'impriment en eux, et qu'ils soient convaincus de n'être rien sans l'aide du système, de ses hiérarchies et de ses gadgets de plus en plus destructeurs. C'est l'effondrement planifié de la pratique et du sens de la communauté qui a mené l'humanité jusqu'au point où la déstructuration culturelle et sociale, et la destruction de la biosphère compromettent tout avenir supportable.
----- Cependant, la connaissance de cette histoire illumine aussi la question de la transition entre la situation actuelle et une économie des sociétés accordée avec l'organisation de la biosphère.
Alain-Claude Burgevin-Galtié
Notes :
(25) Le concept de liberté, sans autre forme de précision, sans relativisation aux autres et à l'ensemble vivant, est devenu un grand succès de la manipulation. En jouant sur la confusion savamment entretenue entre s'émanciper de la domination et s'affranchir de la relation aux autres (déformée en "contrainte"), entre libération et libéralisation, la liberté est très utilisée pour détourner les motivations, retourner le mouvement social et renforcer l'exploitation. Elle a beaucoup servi à utiliser la force de l'élan libertaire des années soixante et soixante-dix pour développer l'ultra-libéralisme.
"La liberté démasquée", par ACG, paru dans les mensuels :
Courant Alternatif, n°111, été 2001 ; et Silence n°272-273/274, juillet/août et septembre 2001.
(26) Les positions des physiocrates, sortes de productivistes libéraux avant la lettre, souvent grands propriétaires terriens, seront plus tard reprises par la plupart des "progressistes de gauche" qui compteront parmi les pires adversaires de l'économie des communaux et de l'idée même de communauté - ce qui éclaire bien des choses jusqu'à aujourd'hui, en particulier le succès de la dérive capitaliste et l'hostilité militante des partis communistes et sociaux-démocrates vis à vis du mouvement écologiste.
(27) Ainsi, comme le souligne Maurice Bourjol dans "Les communaux", l'idéologie impériale héritée de la Rome antique, voire du Saint Empire, inspire toujours l'organisation politicienne de l'Europe actuelle. Comment en serait-il autrement ? La structure de la domination modelée par l'élite de l'ultra-capitalisme n'a fait que se renforcer en se jouant des motivations et en bernant toutes les aspirations. Maintenant, seuls quelques accommodements cosmétiques ont été gagnés par des opposants dispersés et, surtout, concentrés sur les symptômes plutôt que sur le fond. Bien que toutes les alarmes aient été déclenchées, la trajectoire ne varie pas et tous les efforts tendent à verrouiller la civilisation autour du projet capitaliste. Car c'est là le grand enjeu du projet, et non pas les aspirations pacifiques et fraternelles que voudraient bien y voir beaucoup de sympathisants. Pour qui en douterait, la justification la plus fréquemment avancée de l'orientation actuelle de "l'Europe" n'est-elle pas de s'inscrire en bonne place dans la "compétition" avec les autres impérialismes, et même "à la pointe de la compétition mondiale" (dixit un ministre belge des finances) ? Quelle que soit leur nuance politicienne, ceux qui pensent "Europe contre reste du monde" ne visent que l'augmentation de la puissance du système dont ils profitent. Le coût de l'entreprise demeure l'accentuation de l'exploitation des populations et des écosystèmes déjà trop affaiblis, tout en produisant plus de mal vivre même chez les privilégiés du système.
Cette "Europe compétitive" est de la même veine que les autres réunions d'ambitions impérialistes, tel l'Accord de Libre Commerce des Amériques que combattent les organisations amérindiennes : "(…) De quelle intégration voulez-vous parler si l'exécution de vos plans doit entraîner notre désintégration et notre élimination, si votre projet est fondé sur la concurrence, le désir d'accumuler et l'appât du gain à tout prix, l'injustice, le mépris envers nos peuples et nos cultures, et la volonté de nous faire tous entrer dans le moule du marché et du consumérisme, si vous ne respectez pas le lien premier et fondamental qui lie tout être humain avec notre mère nourricière ? Nous sommes venus vous parler au nom de toutes les vies, mais surtout de celles qui ont disparu (…)" Déclaration de Quito, octobre 2002
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