---- Tout investissement lourd est destructeur parce qu'il implique des moyens technologiques et gestionnaires disproportionnés, donc déconnectés des réalités de la vie (de l'économie de la nature). Toute politique imposée de l'extérieur et depuis une construction hiérarchique ("top/down"), "d'en haut", particulièrement les grands travaux (surnommés les "éléphants blancs"), réduisent les peuples à être les spectateurs d'un déploiement qui leur est pour jamais étranger. On peut même en déduire une loi : plus l'investissement est lourd, moins les populations sont responsables du projet, de sa réalisation et de son contrôle, et plus il est nuisible socialement, donc écologiquement ; cela va de pair.

Mais, alors, pourquoi continuer imperturbablement à mobiliser des institutions himalayennes, des conférences internationales dispendieuses et des crédits faramineux ? Il suffit de se demander qui le fait et à qui cela profite, et l'on tient la réponse.

La Vie à reconstruire chapitre 10

 

----- La Banque Mondiale a estimé l'aide qui serait nécessaire pour "réduire le fossé creusé entre le Nord et le Sud", pour "réguler la mondialisation", pour "parvenir à une mondialisation plus équitable"… En langage plus clair, il s'agirait de réduire les dégâts socio-écologiques croissants de la soumission généralisée aux puissances industrielles et financières. Le chiffre de 50 milliards $ annuels est avancé comme devant permettre de "réduire de moitié la pauvreté d'ici 2015". Il n'est pas précisé comment est définie ladite pauvreté par la Banque Mondiale et par l'ONU où ce projet a vu le jour en 2000. Ni, surtout, quels moyens amorceraient sa diminution. Mais on peut supposer que les critères retenus ne sont guère en phase avec l'économie de la biosphère. L'avalanche des chiffres, la croyance dans les vertus miraculeuses de l'argent et l'aval donné à la mondialisation capitaliste censée approvisionner la lutte contre ses propres ravages, font envisager le pire ; tout autant le silence complet sur les réformes primordiales en ce domaine (entre autres : réforme agraire, restitution et restauration des communaux, dénonciation des concessions attribuées aux industriels sur les terres autochtones et reconnaissance des droits des peuples et des communautés).

----- A l'opposé des théories martelées par les dominations et les media qu'elles contrôlent, les exemples concrets démontrent qu'il n'est pas besoin de gros moyens pour améliorer les choses et, même, que ceux-ci sont contre-productifs. Dans tous les cas, pourvu qu'ils soient harmonisés avec les écosystèmes et l'économie des communautés sociales, des moyens simples sont infiniment plus constructifs et rentables que les réalisations industrielles, pourvu qu'ils soient mis en œuvre de façon communautaire. Démultipliés par les initiatives des uns et des autres, ils sont infiniment plus adaptés et efficaces que n'importe quel "grand programme". Voilà qui relativise radicalement les notions de progrès, de développement, de croissance, et bouscule la réussite sociale mesurée en fonction de l'enchaînement à la machine, non du degré d'intégration dans l'écosystème et la société.

----- Tout investissement lourd est destructeur parce qu'il implique des moyens technologiques et gestionnaires disproportionnés, donc déconnectés des réalités de la vie (l'économie de la nature). Toute politique imposée de l'extérieur et depuis une construction hiérarchique ("top/down"), "d'en haut", particulièrement les grands travaux (surnommés les "éléphants blancs"), réduisent les peuples à être les spectateurs d'un déploiement qui leur est pour jamais étranger. On peut même en déduire une loi : plus l'investissement est lourd, moins les populations sont responsables du projet, de sa réalisation et de son contrôle, et plus il est nuisible socialement, donc écologiquement ; cela va de pair (36).

----- Mais, alors, pourquoi continuer imperturbablement à mobiliser des institutions himalayennes, des conférences internationales dispendieuses et des crédits faramineux ? Il suffit de se demander qui le fait et à qui cela profite, et l'on tient la réponse.

----- Au terme d'une étude sur les dépassements de budget et les gaspillages, tous retentissants, des programmes militaires étasuniens de "la guerre des étoiles", Robert Bell conclut que les grands chantiers sont essentiellement des procédés détournés pour justifier l'escamotage des fonds publics, les purs produits du carriérisme hiérarchique, de la cupidité et de leur enfant : l'incompétence. Encore est-il au-dessous de la réalité car il ne remet pas en cause la complète inadaptation au monde des technologies évoquées. Or, la comparaison entre les barrages démesurés et les moyens simples permettant la restauration des écosystèmes, l'amélioration des conditions de vie et la redynamisation des communautés sociales, révèle l'escroquerie qui se cache derrière toutes les grosses machines politiques, économiques et technologiques. L'étrangeté et la dimension pharaonique de celles-ci (plutôt que leur complexité) par rapport aux constructions de la vie, sont faites pour gonfler au maximum tous les coûts sans soucis des résultats. Qu'importe si le travail est mal fait, même si les résultats sont désastreux. Les nouveaux travaux qui suivront pour tenter de corriger les malfaçons et de réduire les conséquences fâcheuses des premiers serviront à justifier de plus grandes ponctions fiscales et à détourner plus d'argent public vers les bureaucrates innombrables, les consultants, les financiers, les industriels et les partis ; dans les poches de tous ceux qui prospèrent dans la déstructuration des sociétés et des écosystèmes. C'est sans doute ce qui inspire toujours aux doctrinaires l'expression "miracle économique"… La spirale de la dégénérescence est lancée quand, aux yeux des désemparés, les hiérarchies politiques et financières réussissent à faire figure de recours contre les conséquences de leurs impéritie et nuisibilité (37). A l'inverse des enluminures de la propagande, la dégradation est une pièce essentielle de la stratégie de la domination. Le système de la domination n'est prétendument fondé sur la volonté de "correction" d'une "nature hostile" que pour masquer sa propre hostilité à la vie et sa stratégie de conquête.

----- Entre les années 1960 et les années 1970, les rebelles au système - tel Murray Bookchin - parlaient couramment de technologie dure pour décrire les moyens industriels destructeurs du vivant. Comme le décrivent les hommes qui n'ont pas rompu avec le vivant, la mort accompagne ces industries. Ils étaient au seuil de comprendre un phénomène plus fondamental, mais les délégués des réseaux du pouvoir et de l'affairisme qui s'étaient glissés parmi eux ne leur en ont pas laissé le temps. Cependant, les rebelles dénonçaient déjà le nucléaire comme un moyen de domination absolue parce que son contrôle échappe entièrement aux populations. Il n'y a pas que le nucléaire…

----- Les instruments de torture technologiques, politiques et financiers qui agressent la vie sur l'ensemble de la planète constituent des monopoles radicaux, comme les appelait Ivan Illich. Produits des lobbies de l'industrie et de la banque, les monopoles radicaux se présentent toujours en promettant de nous faciliter et améliorer la vie. Mais, le confort et les commodités qu'ils semblent pouvoir procurer ne sont qu'apparences. Derrière l'illusion, ils colonisent et s'approprient les fonctions et les espaces auparavant appréciés, protégés, partagés et gérés en commun ; l'espace mental surtout. Ils s'affirment en opposition à la communauté des biens. Précisément, leur pesanteur bureaucratique, technologique, économique, écologique et sociale servent à réduire à l'impuissance et à la dépendance en cassant les relations communautaires, le ferment de la démocratie. Ils désorganisent, supplantent, envahissent, imposent leur suprématie, éloignent et coupent de plus en plus de la société et du vivant. Ils déresponsabilisent et font perdre les compétences de l'autonomie, asservissent, spolient, excluent, écrasent tout ce qui ne se plie pas à leur loi, refoulant et supprimant les autres façons d'être et de faire, incorporant leurs utilisateurs au mécanisme en faisant d'eux les petits soldats de plus graves déstructurations. Même des technologies apparemment accessibles, mais qui dégradent tous les lieux où elles sont développées, dissocient les liens sociaux, dépossèdent de la maîtrise de l'environnement, de la maîtrise de la vie. Elles nourrissent un système tentaculaire qui prend le pouvoir sur la vie de tous, partout sur la planète. Les technologies dures qui substituent aux solutions simples des moyens compliqués, de plus en plus coûteux, fragiles et générateurs de rendements décroissants, sont au service de politiques dures, totalitaires. Complémentaires des monopoles économiques – telle la grande distribution, ce sont des moyens d'assujettissement créateurs de dynamiques qui renforcent toujours plus l'exploitation et la domination. Par excellence, les outils de la capitalisation des biens et des pouvoirs.

----- Ce sont systématiquement ces moyens, à l'exclusion de ceux, souples et économiques, qui s'inscrivent sans dommage dans la société et l'écosystème, qui sont promus par la plupart des élus, à commencer par les Chefs d'Etat réduits à la fonction de VRP des industries les plus destructrices (les plus rentables pour une ultra-minorité). Est-ce un hasard ? Ce sont eux qui sont grassement subventionnées par l'argent public pour la "conquête des marchés".

----- Les véhicules automobiles et leurs infrastructures envahissantes sont un exemple spectaculaire et dramatique de monopole radical planétaire qui colonise et dénature les espaces naturels et sociaux, les défigure et les uniformise pour son seul usage, générant un engrenage d'obligations et de contraintes de façon à plier chacun à sa loi. C'est sans doute ce qui conduit les économistes officiels à les classer parmi ces fameuses "richesses" qui sèment la ruine sur toute la planète.

----- La consommation automobile est probablement l'exemple le plus répandu d'aliénation contagieuse et de destruction collective qui induisent une spirale de fonctionnements de plus en plus néfastes. Cela mérite que l'on s'y attarde...

----- Sous la plupart de leurs formes actuelles, l'automobile et quelques autres gadgets motorisés sont typiquement de ces outils inadaptés qui confirment et amplifient les conditionnements instillés par la culture impérialiste. Parallèlement à leur succès, l'amenuisement des perceptions essentielles, la fermeture aux autres et la réification de la vie ont énormément progressé. Ces moyens de déplacement dévoyés en joujoux dangereux et en symboles de domination développent une véritable dépendance, un réflexe d'usage conditionné - une addiction - chez beaucoup de leurs utilisateurs. Leur puissance et leur vitesse étrangères aux capacités du corps, les carosseries et l'effet de bulle, les fantasmes qui les accompagnent, font perdre le contact avec l'environnement et la vie. Remarquables facteurs d'individualisation et de perte de la conscience d'autrui, ils induisent de profondes modifications du comportement et du rapport à l'environnement social et biologique : la première et la plus dangereuse des drogues au volant est l'illusion de la maîtrise des engins non compris dans leur environnement. Ce sont des outils de destruction des interrelations, de déstructuration sociale et écologique pour le plus grand profit du système impérialiste. "Dissolvants sociaux" disent quelques-uns. Au contraire de rapprocher, ils éloignent les vivants les uns des autres, ils les éloignent mentalement en réduisant les perceptions et en coupant la communication directe. Tous les comportements en sont si profondément influencés que le fonctionnement des nouveaux esclaves tend à relever de la pathologie. Combien sont encore capables de rouler à bon escient, doucement, attentivement, en épargnant l'environnement ?

Les constructeurs n'ont eu de cesse d'augmenter le confort tout en flattant les plus mauvaises tendances, de sorte que même les véhicules utilitaires sont devenus des joujoux où l'ont peut s'abstraire complètement du monde. Des joujoux trop puissants, trop rapides, trop lourds, trop énergivores et, au total, parfaitement incompatibles avec le maintien de la biosphère. C'est bête.

La violence des joujoux de l'industrie a exclu de l’espace public les modes de locomotion naturels, les autres activités et les autres façons d'être. Qui s'en soucie ? La propagande du lobby automobile fait grand cas de la "liberté", mais la liberté des marcheurs, cavaliers, charretiers et cochers, cyclistes et tous autres utilisateurs de deux-roues, animaux domestiques, troupeaux, et des êtres qui sont la chair et le sang des écosystèmes, a été sacrifiée pour le profit de l'une des industries les plus destructrices. Ils ne peuvent plus s'aventurer sur ce que sont devenues les ex-belles routes de France, à moins de n'avoir plus vraiment goût à la vie. Ceux qui vont trop vite, qui conduisent au jugé bien au-delà de leurs capacités d'attention et de réaction, n'ont sans doute pas remarqué que les routes et leurs abords sont jonchées de cadavres qui les accusent, nos rues aussi de plus en plus souvent (moineaux, tourterelles, hirondelles, pigeons, chats, des humains à pied, à vélo, à moto, et en nombre croissant...). On déplore maintenant des accidents graves même sur les chemins vicinaux. De toute évidence, les chauffards s'en balancent tant leur conscience d'appartenir au vivant est réduite. Cette délinquance banalisée, le surnombre et la survitesse des véhicules motorisés sont causes d'un massacre général. Un chiffre, mais parlant : 8 hérissons sur 10 meurent sous les pneus des automobiles. Ce seul chiffre parle de l'état de la biosphère et de la gravité de la dérive en cours. Même la promenade dans l'un de ces véhicules motorisés et blindés est devenue quasi impossible sans être agressé par des essaims de chauffards toujours en quête d'une seconde à rattraper et de vies à sacrifier (dès 50/60 km/h, une "allure d'escargot" pour beaucoup, on tue à coup sûr). Ces gens, qui ne sont pas loin de croire que ralentir est "dangereux", font fi des usagers plus lents. Ils oublient aussi que, sur cette route qui ne leur appartient pas, ils peuvent rencontrer des êtres non motorisés... Tous les habitants de la biosphère dont ils n'ont même plus conscience. Ils foncent sans se poser la moindre question. Bien entendu, pour se conduire ainsi, il faut aussi qu’ils ignorent tout du vrai rendement de leur moyen de déplacement (note 13). Le bruit du moteur aurait-il annihilé leurs fonctions cognitives et sensibles ?

Tant de morts... Et plus encore de blessés à vie. En un tout autre domaine, cette hécatombe aurait provoqué des réactions et des changements d'importance. Là, non. C'est l'inverse. Les véhicules n'ont cessé de gagner en vitesse (et en perte de sensation de celle-ci) et la plupart de leurs possesseurs ne sont pas entraînés à les maîtriser. Surtout pas les jeunes cerveaux surdosés en hormones qui peuvent d'emblée prétendre à conduire un bolide ! Parallèlement, force aménagements destructeurs de paysages rendent les routes de plus en plus rapides "pour votre confort et votre sécurité". Gommer des terres agricoles et adapter les écosystèmes aux nouvelles performances des véhicules développées pour flatter des egos détournés par la publicité, au lieu de sécuriser l'environnement en modérant les prouesses des machines... C'est l'effet d'emballement d'une logique complètement pervertie pour n'avoir d'autre référence qu'elle-même. Un effet du principe de la suprématie absolue de "l'Homme" sur "la Nature", une traduction de la culture "anti-nature". Donc, c'est la biosphère qui doit être adaptée au système et non le système... etc. Quant aux morts et aux handicaps (qui n'arrivent qu'aux autres), ils sont repoussés au fond du grand placard. "On ne fait pas d'omelette sans casser d'œufs" entend-on. Derrière tout ça, l'observateur ne voit qu'une chose : la recherche de profits toujours plus importants en détruisant toujours plus de vie. Rien d'autre ne compte que l'accélération du régime de la mégamachine.

----- Pour les personnes qui ont su garder un peu d'autonomie face au conditionnement imposé par le système automobile, ce sont autant de séjours et de découvertes, de rencontres, de fraternisations perdues, autant de campagnes inhospitalières que l'on n'a plus du tout envie d'habiter, désormais interdites aux non motorisés, "enclavées" comme disent, exactement à contre-emploi, les technocrates et les exploiteurs pour lesquels il n'est rien de plus positif que de répandre chaque jour dans l'atmosphère, dans nos poumons et ceux de leurs enfants déjà très malades de leurs pratiques irresponsables, sur tous les sols de la planète, les marées noires auxquelles les mers et les côtes ont échappées, et en quantités croissantes, ça va de soi. Dans leur grille de valeurs, béton, bitume, mécanique, chimie et usages des finances publiques à des fins contraires à l'intérêt commun, ont remplacé la vie depuis si longtemps qu'ils n'ont pas la moindre conscience de ce qu'ils dévastent. Même le constat du "réchauffement climatique" ne les incite pas à évoluer. L'ensemble du système automobile est toujours porté par l'illusion de l'abondance ; abondance de ressources gratuites et renouvelables, abondance énergétique, abondance d'espace, abondance d'air pur pour dilluer ses polluants. Largement subventionné, il a enflé jusqu'à tout déformer, tout fausser et accoutumer la plupart aux façons d'être et d'agir les plus nuisibles pour leurs commensaux et pour eux-mêmes. Winston Churchill semblait avoir commencé à le mesurer puisqu'il était d'avis que "l'automobile est le pire des désastres dans l'histoire de l'humanité" (38).

----- Insidieusement, souvent dans l'inconscience générale, les monopoles radicaux créent et entretiennent un engrenage d'affaiblissements, de dépendances, de spoliations et d'appauvrissements.

----- Quant à ceux qui croient s'intégrer, ou être dans le coup, plus ils participent, plus ils consomment, plus ils s'approprient, et plus ils cassent les interrelations sociales et écologiques, donc aggravent les dégradations qui les poussent à se réfugier frileusement derrière plus de lois, plus de titres, plus de murs, plus de gadgets, plus de carrosseries, plus d'industrie énergétique, plus de pollutions et plus de violence.

----- Impossible de ne pas évoquer un monopole radical complémentaire du système automobile et qui, depuis trente ans, joue un rôle considérable dans la déstructuration généralisée. Un cas exemplaire entre tous... La "grande distribution" ramasse l'argent de la clientèle détournée des commerçants et des artisans qui animaient les campagnes et tous les quartiers urbains. Et les producteurs, n'y gagnent-ils pas ? Justement, là est l'une des malhonnêtetés fondatrices de la puissance destructrice des distributeurs. Loin d'être aussitôt reversé à ceux qui cultivent, élèvent, fabriquent, l'argent du client est d'abord dévoyé. Il est investi dans les circuits de la grande spéculation financière globalisée dont les profits rapides s'investissent tôt où tard dans "l'économie réelle", aujourd'hui essentiellement les activités réalisées au détriment des hommes et de la biosphère. Le client reviendra et reviendra encore donner son argent avant que le premier produit qu'il a acheté soit payé à son créateur. Ce détournement de fonds dure... 3 mois ! 3 mois de spéculation effrénée, avec un volant financier énorme (126 milliards d'Euros en 2004), sur les marchés de la mise à sac des économies de la planète qui tournent 24h sur 24. Ainsi, sitôt qu'il prend sa voiture pour aller remplir un caddie, même le plus modeste des clients renforce la mégamachine qui le marginalise et en broie d'autres jusqu'aux antipodes.

----- D'autres pratiques commerciales déloyales distinguent la "grande distribution"... "Il ne s'agit pas d'attaquer la boulangerie, mais l'ensemble des fabrications artisanales et qui veulent le rester à tout prix... Quant aux 40 000 boulangers, pourquoi voulez-vous les retenir dans un travail qui peut être mieux fait à l'échelle industrielle, mieux vaut libérer les énergies humaines pour d'autres conquêtes... Le bâtiment et la route manquent d'hommes. Je crois qu'on sortirait les boulangers de leur pétrin en leur apprenant, par exemple, à conduire un bulldozer" Edouard Leclerc, Nouvel Observateur 1966 rapporté dans "La grande distribution. Enquête sur une corruption à la française". Admirons la correspondance entre ce que révèle ce morceau de bravoure et l'objectif exposé par les technocrates au service de la machine ultralibérale : suppression des "obstacles à l'expansion économique". Les "obstacles" étant les paysans, les artisans, les commerçants… enfin tout le peuple producteur, distributeur et créateur auquel le nouveau capitalisme spéculatif devait - pour assurer sa "croissance" - confisquer ses moyens de vivre et de faire vivre la société – ce que les spéculateurs nomment "les marchés". 

----- Les pressions et les attaques les plus viles ont été multipliées sans être sanctionnées, puisque, plus de quatre décennies après son lancement, aucune conscience collective n'a encore pris la mesure du fléau et tari les files d'attente aux caisses des supermarchés. Obligation de vente imposée aux producteurs qui ne peuvent choisir leurs revendeurs, versements aux partis et aux élus locaux coopératifs, vente à perte, diverses taxes ou ristournes – les "marges arrières" - imposées aux producteurs et qui font augmenter les prix pour dégager des profits confortables, etc. Le système est si perverti que "les distributeurs vivent des « marges arrières » et nous, industriels, nous vendons plus de ristournes que de produits" a expliqué un dirigeant patronal aux auteurs de "La grande distribution. Enquête sur une corruption à la française". La panoplie est complétée par les achats dans les pays les plus pauvres, auprès des plus fragiles qui ne peuvent résister au chantage des acheteurs. De cette façon, les producteurs et les petits distributeurs d'ici ont été contraints de réduire leurs coûts, de les réduire toujours plus, jusqu'à délocaliser – quand ils n'ont pas été pointer au chômage.

----- Evidemment, de si grandes manipulations génératrices de tant de dégâts ne se sont pas faites et ne perdurent pas sans de nombreuses et fortes complicités. Les premières faveurs ont été attribuées par le Président Charles De Gaulle. Cela donna la circulaire Fontanet qui interdit tout bonnement aux producteurs de choisir leurs distributeurs. Elle fut décisive et elle sévit toujours. Ses conséquences renforcèrent la politique de déstructuration des campagnes et des communautés. Sans doute pour démontrer une dernière fois que le système politicien n'offre aucune alternative, les socialistes aux affaires aidèrent plus encore à l'expansion des grandes surfaces (elles doublèrent entre 1981 et 1987 !).

----- Beaucoup discourent sans fin sur le "pouvoir d'achat" (sans plus de définition et sans relation à la qualité de l'environnement). Les politiciens promettent toujours d'agir pour l'augmenter. Mais peu nombreux sont ceux qui mettent en cause la croissance du capitalisme spéculatif qui, en spoliant l'essentiel du pouvoir de vivre de la plupart, ruine la vie. Depuis cinquante ans, presque tous l'ont applaudi en vénérant "la croissance" et semblent avoir vraiment cru améliorer le "pouvoir d'achat" en offrant plus de liberté aux casseurs de prix... et de tout le reste. En fait, avec les super-mégas outils de la distribution de masse, les dominants s'efforcent de réduire les coûts du travail et de serrer les coûts de production par tous les moyens, y compris la ruine des producteurs paysans et ouvriers, et la baisse de la qualité des produits. En réduisant parallèlement la redistribution des fruits de l'impôt, ils peuvent à loisir se distribuer un maximum de profits.

----- L'explosion des grandes surfaces s'est accompagnée "(...) d'une corruption active qui fut aussi féconde que celle que l'on a connu dans l'obtention des marchés publics" (ibidem). L'affaiblissement des résistances, la banalisation de la corruption et son explosion sont au nombre des "dégâts collatéraux" de l'emballement de la spéculation. La société française en a été profondément gangrenée. La machine infernale continue de saupoudrer ses hangars et ses parkings, non pour mieux servir la clientèle, mais pour conquérir des parts de marché en assassinant les derniers artisans-commerçants traditionnels qui sont directement branchés sur le potentiel haute-tension du capitalisme de conquête avec la bénédiction de "la représentation démocratique".

----- Cette gouvernance éclairée (par le lucre) a fortement contribué…
• à pousser l'industrialisation et le productivisme à outrance dans l'agriculture et les élevages où les animaux sont chaque jour torturés comme dans les pires cauchemars,
• à ruiner des familles d'agriculteurs, de commerçants et d'artisans,
• à déstructurer les familles et les communautés sociales, laissant la personne sans soutien et sans recours,
• à achever de désertifier les campagnes et d'appauvrir les villes (plus de la moitié des communes françaises ont perdu tous leurs artisans-commerçants),
• à la concentration et la fusion des entreprises, accompagnées de licenciements et de fermetures,
• à l'élimination de la diversité des productions et à l'uniformisation des procédés,
• à la dégradation de la qualité des produits (réduction du travail pour réduire les coûts et augmentation des traitements chimiques des aliments pour la conservation dans de mauvaises conditions),
• à la délocalisation des productions chez les populations doublement sacrifiées (spoliées et contraintes de travailler pour des salaires de misère) pour satisfaire l'insatiable appétit de profits d'acheteurs tout puissants,
• à l'expulsion des populations paysannes et autochtones pour développer l'industrie agroalimentaire d'exportation,
• à l'exploitation forcenée de toutes les "ressources", donc à la destruction des écosystèmes,
• à produire des emplois précaires, du chômage et de l'exclusion,
• aux déséquilibres des échanges économiques,
• à l'augmentation de la part de l'argent public consacrée à contenir la précarité,
• à la perte des mémoires et des savoir-faire de l'artisanat de qualité,
• à l'expansion du système automobile et à la perte croissante de terres de cultures (moins un département agricole tous les 10 ans en France),
etc.
----- Une généralisation des dommages pour les profits sans mesure d'une ultra minorité.

----- Curieusement, aucune étude officielle n'a été consacrée au coût de cette libération de la spéculation.

----- Mais au fait, combien de familles modestes ne jurent que par les grandes surfaces ? Combien de clients assidus de la "grande distribution" ont été victimes de la réduction des coûts de production, des faillites d'entreprises et des délocalisations ? Avec un peu de chance, l'exode rural et la déprise du commerce intégré à la cité, tous deux planifiés par les stratèges de "la grandeur de la France" et de "la croissance" – qu'elles ont peut-être applaudis -, n'est pas étranger à leur situation précaire ! Après avoir été frappées dans leurs relations, leurs salaires et leurs emplois, elles ont subi les augmentations subtilement mitonnées dans les arrières cuisines de leurs distributeurs favoris ; aux dernières nouvelles : plus 29% depuis le passage à l'Euro selon les enquêteurs du Nouvel Observateur en décembre 2007.

----- Près de dix millions de français sont en situation financière très difficile. D'autant plus difficile que beaucoup croient qu'il est dans leur intérêt de s'approvisionner auprès de la "grande distribution", donc de posséder une automobile pour pouvoir bénéficier des grands avantages du supermarché. Même des familles aisées y croient et n'ont plus pour soucis que de grignoter quelques centimes sur les promotions, car leur addiction à l'automobile les a fait glisser vers l'addiction aux supermarchés !

----- La politique de "suppression des obstacles à l'expansion économique" préconisée par les technocrates des années cinquante, sous la houlette des grands maîtres de la spéculation, et l'instauration de monopoles radicaux comme le système automobile et la "grande distribution" ont fait au moins aussi bien qu'une guerre civile. D'ailleurs, c'en est une : une guerre économique intérieure pour alimenter la guerre de conquête des biens des autres peuples. Expressions parfaites de l'impérialisme, elles ont permis de rompre avec le bon travail et le vivre bien, broyé les écosystèmes, les structures économiques, sociales et urbanistiques, pour construire des fortunes capables de participer à la course au chaos mondialisé.

----- Pour presser le citron de tous côtés, la "grande distribution" s'est lancée à l'assaut des économies affaiblies et sans protection politique. Tout en les accablant en exigeant les productions aux plus bas coûts (jusqu'à s'assurer des conditions misérables faites aux travailleurs), elle y implante ses super/hyper qui ruinent là-bas l'artisanat de la diversité culturelle et de la qualité, comme ils l'ont fait ici. Souvent plus brutalement encore. Détail piquant, cette stratégie du Cheval de Troie a été payée grâce à l'augmentation du prix des produits vendus ici à ceux qui croyaient faire des économies !

----- Héraut de la marchandisation et du libre-échangisme, la "grande distribution" dégrade et détruit tout ce qu'elle approche, tout en diffusant un brouillard d'illusions et en incitant à la consommation compulsive. Elle est devenue l'une des principales agressions planétaires.

----- D'aucuns pourraient s'étonner de l'attitude plus que complaisante des Etats du Sud (de l'Est et d'ailleurs), et de leurs gouvernements vis à vis des monopoles radicaux et du modèle général imposés par les ex-colonisateurs. D'autant qu'ils en sont victimes. C'est que, depuis les luttes de résistance au colonialisme, les choses ont singulièrement évolué. Comme nous l'avons vu pour l'Inde reprise en mains par des oligarques conditionnés à la culture impérialiste dans les écoles occidentales, les castes dominantes des régions colonisées hier - aujourd'hui les plus ravagés par la mégamachine du développement - ont les mêmes intérêts que celles – ex-colonisatrices - que nous supportons ici : le partage des subventions extraites des peuples crédules et les bénéfices des spoliations et des destructions innombrables. C'est la jonction des appétits des unes et des autres qui produit la "mondialisation". Celle-ci n'est autre qu'une colonisation généralisée pour assujettir définitivement les populations du Nord comme du Sud en tirant le maximum de profit à court terme de la destruction de la biosphère. L'exploitation finale, en quelque sorte.

 

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Inondations au Bangladesh, la folie des grandeurs

 

Sans doute vous souvenez-vous du projet concocté par la mitterrandie et les bétonneurs français pour contenir les grandes inondations du Bangladesh avec une première enveloppe annoncée de 140 millions de francs… C'était au temps de la célébration du bicentenaire de la révolution de 1789 - de la contre-révolution, surtout - placée sous le patronage du Sommet de la mondialisation ultra-capitaliste. Convaincue de devoir lutter contre "la rigueur de la nature", la fine fleur de la technocratie française avait envisagé de bouleverser complètement le pays en élevant des digues de 4 à 8 mètres sur 3500 à 4000 kilomètres pour que les eaux des moussons s'écoulent plus vite vers la mer (à condition qu'il n'y ait pas, comme souvent, de grandes marées) tout en laissant la plupart des terres à sec *. Personne ne s'était demandé pourquoi les inondations n'avaient cessé de s'aggraver depuis les déforestations massives des bassins versants de l'Himalaya. Il fallait faire couler le béton, faire du spectaculaire, du prestige international et du fric. Restaurer les écosystèmes et les relations communautaires déstructurés précisément par le modèle industriel du développement ? Evidemment, politiciens, conseillers, ingénieurs et industriels étaient les plus incompétents pour aborder un tel problème - comme la plupart des autres questions, d'ailleurs. Gageons que, comme les gens du Rajasthan, les populations échelonnées depuis les sources du Gange, du Brahmapoutre, de la Meghna et de leurs affluents jusqu'au delta sauraient trouver des vraies solutions si elles n'étaient pas écrasées par des bureaucraties et des castes corrompues qui relaient l’action des spéculateurs mondialisés. D'ailleurs, le mouvement Chipko qui a défendu les forêts de l'Himalaya indien saccagées par les multinationales autorisées par le gouvernement indien, et en a replanté d'autres, l'a déjà démontré.

Un détail sur la fameuse technocratie française : le promoteur le plus remarqué de ce projet fou et très profitable aux industriels du béton était Jacques Attali. Le même qui plaide pour favoriser encore plus la grande distribution que ne l’ont fait les gouvernements "de gauche"…

* Il faut toujours garder à l'esprit que les inondations périodiques - quand elles sont régulées par les forêts des bassins de réception et les marécages - sont bénéfiques.

Une folie comparable aurait été mise en oeuvre en Corée du Sud en massacrant les lits des qutre fleuves principaux. Les inondations catastrophiques de juillet 2010 ont sanctionné cette stupidité.

voir sur le net : Le projet des quatre fleuves

sur atelier.de.français.overblog.com

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A coups de barrage d'Assouan, de Grand Carajãs (39) et de Transamazonienne, voire de forages de puits sans réalimentation des nappes phréatiques par le captage des eaux de pluie, l'aide (au Tiers Monde hier, aux pays émergents aujourd'hui) n'est qu'une variation de la colonisation marchande et financière, une forme apparemment plus civile pour pousser toujours plus loin l’exploitation et "ouvrir des marchés". Dissimulée sous des faux airs de dame patronnesse, elle est en apparence moins sale que les Guerres de l'Opium contre la Chine ; en apparence seulement car elle est encore plus destructrice puisqu'elle a été étendue à toute la biosphère. Les grands travaux écrasent la diversité biologique et culturelle qui est la première richesse de notre monde. Ils mettent à genoux les économies locales pour déposséder les peuples et les asservir aux prothèses imposées par les lobbies et les partis (la destruction des capacités de production des populations dominées est une très vieille règle mercantiliste). A l’échelle des nations, ils ont déjà servi à créer de colossaux endettements artificiels pour soumettre la majeure partie de la planète à la spéculation et au gaspillage. En déstructurant les écosystèmes, les communautés et leurs cultures, les grands travaux font place nette au totalitarisme financier et technologique mondial. La catastrophe est planétaire. Sur tous les plans, elle surpasse de très loin les drames et les inquiétudes qui mobilisent l'opinion des nations industrialisées. L’endoctrinement permanent est pour beaucoup dans cette indifférence. Cependant, assez de bribes d'information franchissent les censures pour que chacun ait une idée de la déstructuration sociale, de la pollution mondiale, de la ruine des forêts, de l'extinction des espèces, du bouleversement climatique, etc. Et… rien ne bouge.

La leçon des luttes et des expérimentations paysannes rejoint les analyses des révolutionnaires : la meilleure aide au développement serait de fermer les robinets de cette aide qui détruit tout sur son passage (40). C'est la reprise en mains communautaire des ressources qui assure le succès de la restauration sociale et écologique, et ce sont toujours les différentes formes de la domination étatique et de l'appropriation qui les entravent et les font échouer.

 

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La défense des communaux en Bolivie

----- Un autre exemple éloquent de récupération du même bien commun essentiel – l'eau – est ce que les boliviens ont appelé la "guerra del agua" (a). Entre 1999 et 2001, elle a opposé les mouvements autochtones (Aymara) et divers syndicats et associations déjà aguerris par plusieurs luttes pour la préservation des communaux, regroupés en une "Coordinadora del Agua y de la Vida", à la privatisation de l'eau dans la ville de Cochabamba, dans les vallées et sur les hauts plateaux Aymaras, par un consortium étranger (Aguas del Tunari). La ressource hydraulique, en tant que bien commun fondateur, avait été entièrement détournée et tout le système communautaire de captage et de distribution d'eau rayé d'un trait. Cette affaire est parfaitement représentative du vol de la terre et de tous les biens communs par les multinationales avec l'appui des oligarchies locales et des institutions internationales. A Cochabamba, le monopole s'était appuyé sur les recommandations étasuniennes relayées par le FMI et la Banque Mondiale, avec en coulisses l'OMC, et avait bénéficié de l'appui servile d'une nouvelle législation nationale ad hoc qui prétendait interdire la collecte de l'eau de pluie et faire payer l'eau des circuits d'irrigation. On voit là que le capitalisme débridé (ils disent libéral) a déjà rejoint les fictions les plus sombres. Contre cette spoliation radicale accompagnée d'une prodigieuse augmentation de la tarification, la Coordinadora a été soutenue par des assemblées de quartier et des assemblées générales tenues sur la principale place de la cité (ce qui n'est pas sans rappeler l'assemblée communale des villages que la bourgeoisie faisant la révolution pour elle-même a interdit). Cette démocratie directe proposa les structures d'une gestion coopérative. Elle organisa un blocus de la ville, une grève du paiement des factures, puis une consultation qui se conclut par l'exigence du départ de la multinationale. Après des affrontements sanglants avec l'armée dépêchée pour mater cette intolérable agression du peuple contre le totalitarisme libéral, après 6 morts et quelques 150 blessés, le gouvernement bolivien dut céder et restituer la gestion de l'eau à la communauté.

----- La "guerra del agua" de Cochabamba a stimulé des mouvements sociaux dans toute la Bolivie autour de la préservation des communaux partout menacés par le capitalisme débridé promu par les institutions internationales. Plus récemment, les amérindiens se sont à nouveau mobilisés pour défendre les gisements de gaz contre la libéralisation du marché. Ils considèrent les gisements comme l'un de leurs communaux. Cette colère s'est ajoutée à celle des Quechuas dont les cultures traditionnelles de coca (qui sert à d'autres usages que la fabrication de cocaïne) sont les cibles de brutalités militaires et d'aspersions d'un herbicide de Monsanto* sous la direction des USA. Contre la répression sanglante organisée par les libéraux, tout le pays s'est soulevé et a renversé le gouvernement (le président, l'économiste Gonzàlo Sànchez de Lozada, s'est réfugié aux USA) avant d'élire Evo Morales à la présidence.
* L'un des producteurs de l'agent orange, le défoliant qui fait encore des ravages au Vietnam.

----- La "guerra del agua" a mobilisé dernièrement la banlieue de La Paz (El Alto) contre les spéculateurs français (Suez et Lyonnaise des eaux) qui ont dû quitter le pays.

----- Cependant, le consortium et les institutions planétaires spécialisées dans la saisie et la destruction des communaux n'ont pas dit leur dernier mot. Aguas del Tunari a porté plainte auprès d'une officine quasi occulte liée à la Banque Mondiale : le Centre International de Règlement des Différends relatifs aux Investissements (CIRDI).

----- Sur toute la planète, les groupes de la spéculation sur le détournement du bien commun développent ainsi des stratégies pour créer la rareté et vendre très cher aux populations ce qu'elles géraient ensemble. Ainsi, en Inde, où Suez envisage de capter l'eau du Gange pour la vendre et Coca Cola qui, en multipliant les sites de pompage au Kerala, crée une pénurie d'eau en faisant baisser les nappes aquifères alentour (b).  

----- Autre exemple de spoliation des communaux et de résistance des populations : les atrocités commises par les paramilitaires et l'armée colombienne contre les Wayuu pour que ceux-ci cèdent la place aux industriels du pétrole, du charbon, du gaz et des inévitables barrages hydroélectriques.  

(a) Rapporté par Frank Poupeau dans la revue de réflexion du courant français Alternative Libertaire. Franck Poupeau dit "domaines de base" pour communaux et parle de "réappropriation sociale des richesses" pour la récupération des biens communs spoliés. Même s'il nous en rapporte un exemple remarquable, il n'aborde pas la question de l'union entre l'organisation communautaire (donc, précisons-le encore, sans domination d'aucune sorte) et l'économie des écosystèmes.
Voir "Débattre" n° 14, BP 177 75967 Paris) puis "A Contre Courant" n° 137 de août 2002 (ACC, 1 rue Hugo, 52 100 Bettancourt la Ferrée).
Pour plus de détails sur la "guerra del agua" à Cochabamba, voir un autre article publié par Frank Poupeau dans Agone n° 26/27 (voir le site correspondant).
Egalement "Cochabamba : la guerre de l'eau n'est pas finie !", Agir Ici pour un monde solidaire, campagne n° 60, oct./nov. 2002 (voir le site).  

(b) Source Vandana Shiva. Son site Internet : http://www.vshiva.net

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Alain-Claude Burgevin-Galtié

Notes :

(36) Pour plus d'information :
• "Silence Rivers" de Patrick Mac Cully, Zed Books, London 1996.
• "Le coût de la vie" de Arundhati Roy, Gallimard coll. Arcades 1999.
• "Traditions de l'eau dans le désert indien : les gouttes de lumière du Rajasthan" par Anupam Mishra, chez L'Harmattan.

Et sur Internet :
• Une étude sur le livre précédent: "Le Rajasthan de Anupam Mishra : désert ou culture de l'eau ?" (recherche Google)
• Freeindiamedia.com
• PlaneteBleue.info
• World Rainforest Movement (WRM)
www.irha-h2o.org
• (l'IRHA, l'alliance internationale pour la gestion de l'eau de pluie, est en train de recenser les techniques traditionnelles de récupération et de distribution de l'eau de pluie).  

(37) Selon Transparency International, le chantier du déjà fameux barrage chinois des Trois Gorges, dont le coût varie d'une information à une autre, a permis des détournements records – sans doute est-ce là la principale raison d'être du monstre.

(38) "La fin de l'aberration TGV ?" ACG, publié par le mensuel Silence n°215, mars 1997.
Comme les grands barrages, les trains rapides pour lesquels des voies spéciales doivent être réalisées à grands frais contribuent à justifier l'alourdissement de l'impôt en dissimulant le détournement massif du bien public, puis induisent une fuite en avant de plus en plus profitable au système dominant.

Il faut encore préciser que plus la taille, ou la vitesse, est grande, plus la technologie est "dure" et "lourde", plus elle est sensible, fragile, dangereuse, et nécessite un entretien constant, attentif et coûteux. C'est, d'ailleurs, une mine de profits supplémentaires pour les entreprises capitalistes agrippées à cette manne supposée inépuisable. Pour elles, une vraie rente de situation. Le surcoût devient donc permanent et même grandissant avec le vieillissement ; par conséquent, le risque d'endettement et de déficit qui sera supporté par les usagers et les contribuables... Politiquement, une façon de les assujettir davantage sous prétexte d'une dépense indispensable et incompressible.

"Le poids du profit" ACG, Silence n°261, septembre 2000.
"L'auto-déstructuration", par ACG, Silence de décembre 2003, n° 304.  

Il est beaucoup d'autres monopoles radicaux auxquels on ne pense pas forcément ou que peu voient sous ce jour ; ainsi, parmi les plus encombrants qui monopolisent radicalement les esprits, l'espace, et suppriment l'économie communautaire :
• en premier lieu, la culture dominante elle-même qui déforme le monde aux yeux de ses croyants et détourne leurs motivations,  
• les écoles qui imposent cette culture,
• les grands media aux mains des industriels et des financiers, où le journalisme est confondu avec le propagandisme,
• les super-hypermarchés qui ruinent les commerces de proximité, les artisans et la diversité des petits producteurs,  
• le parasitisme politique des partis et le système représentatif qui tuent les formes premières de la démocratie ; celles en l'absence desquelles tout le reste n'est que simulacre au service de la finance et de l'industrie,
• et, d'une manière générale, toutes les tribunes, toutes les hiérarchies de pouvoir - même la plus modeste - sont des monopoles radicaux. Cette engeance ne cesse de se multiplier et de grandir. Et pour cause : l'ensemble des monopoles radicaux constitue le système (ou la mégamachine).  
A noter que la critique de l'outil devenu dominant a déjà été exposée par l'Internationale Situationniste dans les années 60.

(39) Dans le massif amazonien du Grand Carajãs a été développée, depuis les années 1970, une zone industrielle à l'échelle de la mondialisation de l'exploitation à outrance. Mines à ciel ouvert (fer, cuivre, aluminium, manganèse…), usines sidérurgiques pour approvisionner toute la planète (en ruinant les régions qui en vivaient ailleurs, comme la Lorraine), infrastructures routières et ferroviaires (la plus grande voie du monde), port, etc., cela sur 900 000 km2 (l'équivalent de la France et de la Grande Bretagne). Les usines ont d'abord brûlé le charbon fait avec les bois des écosystèmes primaires de très grande richesse écologique puis avec celui des déserts d'eucalyptus plantés sur les coupes rases, d'autres sont alimentées en électricité par des barrages démesurés (2 400 km2 de retenue pour le barrage de Tucurui mis en eau en 1984). Anéantissement de la forêt, extinction d'espèces végétales et animales, destruction des sols, érosion, pollutions… Des milliers d'autochtones ont été entièrement spoliés et ont vu leur pays détruit (400 000 km2 de forêt dense ont été ravagés). Cette très exceptionnelle réalisation a été ardemment supportée par les fonds de l'aide au développement collectés auprès des contribuables américains, japonais, européens, et par les entrepreneurs bien connus dans ce secteur (lesquels n'ont pas manqué de bénéficier aussi de subventions publiques).

Ce modèle a été reproduit en maints lieux, dévastant les écosystèmes, anéantissant des espèces et jetant les populations humaines dans le désespoir. Avec l'exemple de la colonisation chinoise du sud-est asiatique, nous avons vu que le délire se poursuit comme jamais. En Inde, tandis que des populations restaurent leur coin de biosphère, d'autres sont frappées de plein fouet par la mondialisation du capitalisme et la fièvre de l'expansion des productions les plus nuisibles. Voulant à toute force, sous couvert de démocratie, épuiser quelques "richesses naturelles" en ruinant toutes les autres, politiciens et spéculateurs multinationaux ont projeté de multiplier les "zones économiques spéciales" – des zones industrielles, souvent assorties de routes, de ports, d'aéroports -, là où vivent quantité d'êtres vivants dont ils n'ont cure.

À propos du barrage d'Assouan qui a détruit les terres fertiles des Nubiens d'Egypte :
Les Nubiens, un peuple à part qui en a assez de supplier
http://www.courrierinternational.com/article/2011/12/22/les-nubiens-un-peuple-a-part-qui-en-a-assez-de-supplier

(40) Il faut les aider, les aider à se développer ! A toute occasion, on entend ce refrain qui couvre les cris d'alarme des rebelles et des peuples libres (note 21, 2ème paragraphe). Bien sûr, une aide peut être ponctuellement nécessaire, comme à la suite d'une catastrophe, mais une aide sincère qui ne souffre d'aucun complexe de supériorité et ne manipule pas les populations, une aide qui ne déstructure pas l'économie locale et les écosystèmes. Pourvu que l'aide à la reconstruction qui, après le tsunami, a immédiatement fait saliver les spéculateurs du monde entier ne soit pas le Cheval de Troie du capitalisme, comme l'a été le Plan Marshall en Europe occidentale. Pourvu que cette aide ne confirme pas davantage l'assujettissement des économies locales à l'industrie, au commerce et aux mafias, comme c'est déjà le cas avec les délocalisations industrielles vers les populations sciemment déstructurées, le tourisme de masse et la prostitution. C'est à craindre car, encore en 2006, le tremblement de terre et les tsunamis de l'Océan Indien ont donné l'occasion à l'idéologie du développement version impérialiste et à son système de se redéployer en surfant sur la solidarité pour conquérir de nouveaux marchés. De façon naïve ou très intéressée, il a été beaucoup question de sous-développés, de pauvres pêcheurs, de constructions légères… à l'endroit de populations traditionnelles vivant en accord avec leur environnement. Pourtant, ce ne sont pas elles qui ont rasé les différentes variétés de forêts côtières (mangroves), lesquelles ont beaucoup manqué pour atténuer les conséquences des tsunamis, mais l'industrie touristique et l'industrie des élevages de crevettes ! Avec l'estimation du coût de cette reconstruction, on voyait déjà poindre derrière les projets industriels en béton armé.  

Un autre paradoxe étonnant est né dans le sillage de la forte médiatisation de la catastrophe de l'Océan Indien. Le monde s'est naturellement ému et beaucoup ont donné pour aider les victimes. Mais, parmi eux, combien s'efforcent de participer le moins possible, voire de s'opposer à une catastrophe bien plus grande : celle, biosphérique, entièrement produite par l'industrial way of life ? Combien s'abstiennent d'utiliser les véhicules automobiles ou, mieux encore, l'avion pour aller dorer sur les plages lointaines ? Combien économisent l'énergie et contrôlent leur consommation ? Combien ont pensé à la surpopulation, ou même à l'avenir des enfants, avant de procréer ? Combien refusent d'abandonner leur pouvoir aux hiérarchies d'escrocs et d'incompétents ? Combien tentent d'améliorer les interrelations dans leur environnement ? En bref, combien s'efforcent de limiter leur empreinte écologique et d'améliorer leur empreinte conviviale ? Si les media passaient autant d'information sur les innombrables destructions, ruines et mises à mort perpétrées par la civilisation impérialiste et si tous ces gens avaient la même capacité d'émotion et d'empathie pour les victimes du capitalisme industriel, nous pourrions peut-être envisager la survie !

Pour éclairer davantage le débat : "Volontaire en ONG : l'aventure ambiguë" par Amina Yala, éditions Charles Léopold Mayer.